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Publié par Claude LE NOCHER

Philippe Bouin : Le vignoble du Diable (Presses de la Cité, 2013)

Saint-Vincent-des-Vignes est un petit village du Beaujolais, comptant moins de cinq cent électeurs. Situé près du mont Brouilly, la localité est un pays de vignobles. Âgé d'à peine quarante ans, premier adjoint à la mairie de sa commune, Archibald Sirauton a été juge d'instruction à Lyon. Se métamorphosant en viticulteur, adoptant un aspect moins soigné, il a choisi de revenir dans sa propriété familiale, le manoir de l'Ardières. Il y est entouré de Bougonne (sa mûre employée, qui mérite son sobriquet) et du jeune Filoche (un ancien délinquant, qui ne manque pas d'instinct). Sans oublier son chien Tirbouchon, labrador au pelage anthracite, animal fort intelligent. Ponctuellement, Archibald reçoit ici sa compagne Xavière Sifakis, comédienne. Il est de ceux qui veulent faire vivre leur terroir.

Deux vieilles sœurs bigotes viennent de découvrir près de la chapelle du mont Brouilly le cadavre égorgé de Joseph Marzot, le maire de Saint-Vincent. Près du corps, on découvre des signes qu'elles estiment lucifériens. Sachant qu'une petite secte s'est installée dans les environs, il faut s'attendre à tout avec ces Naturiens. Pour Archi et Filoche, il s'agit plus certainement d'une mise en scène imitant un rituel satanique. Ce n'est pas qu'Archi ait du respect pour la secte Naturia, machine à décerveler comme tous ces groupuscules, mais il ne le sent pas impliqués. Selon le fils du maire, son père paraissait nerveux peu avant sa disparition. Peut-être parce que sa fille Marina a quitté le village, pour s'acoquiner avec ce voyou de Paulin Camut, qui exploite une boite de nuit techno.

Ce meurtre semble surtout lié au récent achat par Marzot du Vignoble du Diable. Selon la rumeur, un mauvais investissement que ces terrains peu productifs. Le gourou de la secte a tenté lui aussi d'acquérir cette propriété, ayant appartenu à un repris de justice. Croire que Bacchus, le défunt cambrioleur, ait enterré son butin en bijoux quelque part dans le Vignoble du Diable est plausible, mais Archi en doute car la police fouilla les lieux. On peut s'interroger sur ce camion italien venant du port de Gênes, ou sur les visites de Marina et Paulin Camut à la secte Naturia. Les réponses du gourou sont peu convaincantes.

Par ailleurs, si les viticulteurs Brandin et Fournier sont coutumiers des disputes, leurs fils respectifs ont l'air de comploter ensemble. Cédric Fournier est victime d'un accident de voiture, son bolide ayant été saboté. Puis c'est le fils Brandin qui est assassiné. Tant pis pour l'incompétent commissaire Poussin, qui se prend un peu trop pour Humphrey Bogart, il n'a qu'à se fourvoyer sur des fausses pistes. Archi et l'adjudant-chef Fernandez vont démêler seul cette affaire criminelle...

 

Philippe Bouin est un romancier chevronné, qui publie depuis plusieurs années. Il s'est imposé en particulier avec des suspenses tels que “Comptines en plomb” (2008, Prix polar Cognac), “Paraître à mort” (2010), “Va, brûle et me venge” (2011). Il s'agissait d'excitants polars sombres, aux intrigues sinueuses. Il apparaît clairement que cet auteur a choisi un nouveau registre avec “Le vignoble du Diable”. Sans pour autant abandonner la forme tortueuse du récit (on est loin d'une enquête linéaire), il y a énormément d'humour dans cette histoire campagnarde racontée avec une tonalité enjouée et fluide. Même si quelques crimes sont commis, nettement moins de noirceur, au profit d'un bon suspense et d'une ambiance drolatique.

Les comédies policières se servant de décors ruraux sont généralement savoureuses. On se souvient de celles, exemplaires, de Charles Exbrayat. C'est l'occasion d'offrir aux lecteurs des portraits souriants. Dès le début, l'ambiance est donnée grâce au duo d'hallucinées confites en religion. L'allure baba-cool du héros (devenu méconnaissable pour ceux ont côtoyé le magistrat qu'il fut), l'ironie de Bougonne (qui se revendique “cougar”), et même les pensées intimes du chien Tirbouchon (qui n'apprécie guère le mauvais goût) confirment l'esprit amusé. On est en droit de penser que des caractériels hargneux tels que Fournier et Brandin ne sont pas si éloignés de la réalité. Bien d'autres protagonistes sont également croqués, dont un commissaire à nœud papillon plagiant Philip Marlowe. Un très agréable polar, à lire en consommant (avec modération) quelques verres de Beaujolais.