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Publié par Claude LE NOCHER

Adrian McKinty : Dans la rue j'entends les sirènes (Éditions Stock, 2013)

Carrickfergus est une petite ville côtière un peu au nord de Belfast, en Ulster. En ce début de printemps 1982, c'est la quatorzième année que sévit en Irlande du Nord cette guerre civile que les Anglais nomment des Troubles. Depuis la mort de Bobby Sands en mai 1981, l'IRA n'a aucun problème pour recruter des volontaires. Presque chaque jour, des bombes explosent à Belfast, la répression anglaise et les milices protestantes n'y pouvant rien. La population vérifie chaque jour si l'on a pas posé un explosif sous sa voiture. Les trajets dans la région de Belfast sont malaisés. À partir du 2 avril, la Guerre des Malouines qui débute risque d'enlever des troupes militaires en Irlande du Nord, ce qui peut dé-sécuriser encore une situation déjà largement chaotique.

Bien que médaillé après une précédente affaire, l'inspecteur Sean Duffy n'est pas vraiment heureux, car il reste lucide sur le foutoir qui l'entoure. Ce qui explique d'ailleurs en partie que sa compagne, la médecin légiste Laura Cathcart, préfère s'éloigner en Écosse durant quelques temps. Son appartement trop vide de Coronation Road est à peine un refuge pour Sean Duffy. Nouvelle affaire mystérieuse, lorsqu'on retrouve un torse humain dans une valise jetée une benne à ordures. Le corps a été congelé, mais difficile de déterminer depuis quand. L'homme, sans doute un étranger, a été empoisonné. Toutefois, l'abrine est un toxique extrêmement peu courant. La plante dont on l'extrait ne semble pas du tout présente dans les îles anglo-irlandaises. Le tatouage de la victime va apporter un élément crucial. L'homme est un ancien soldat d'un régiment d'élite américain.

Malgré les précautions de l'assassin, la police découvre l'adresse du propriétaire de la valise funeste. Sean et son collègue y sont reçus par la veuve de Martin McAlpine. Celui-ci a été abattu dans la cour de sa ferme par un commando de l'IRA en décembre dernier. Le scénario du meurtre apparaît illogique à Sean. L'agressive chienne de McAlpine aurait dû réagir, et puis les fusils de chasse ordinaires sont obsolètes au sein de l'IRA. Le collègue local de Sean confirme que le dossier est clos, après une enquête bâclée. Pas de trace sur les lieux des douilles du tueur, ni de marques laissées par sa moto, c'est étonnant aussi.

Le corps de la valise est finalement identifié. Il s'agit d'un nommé Bill O'Rourke, venu en pèlerinage au pays de ses ancêtres. Comme si la région en proie à la guerre civile était si touristique. Le consulat des États-Unis ne collabore qu'au minimum. Dans cette affaire, les meurtres sont assurément destinés à masquer un trafic. Sean Duffy doit faire un détour ― très agité, puisqu'il passe par l'hôpital ― via Boston (Massachusetts) afin de faire avancer son enquête, malgré le FBI. Il comprendra enfin d'où vient l'abrine, ce poison si rare. Bien qu'il ait reconstitué l'ensemble des faits, après un final explosif, Sean risque des ennuis hiérarchiques...

 

Après “Une terre si froide” (2013), c'est la deuxième aventure de Sean Duffy publiée dans la collection Cosmopolite Noire, chez Stock. Commencer par le deuxième titre ne pose aucun problème, j'en témoigne. Cette histoire démontre, une fois de plus, qu'une enquête mouvementée n'est pas incompatible avec l'ambiance du roman noir. D'autant que, les faits étant racontés par le héros, l'auteur y ajoute une dose d'humour, entre autodérision et ironie fataliste. Sans doute était-ce le seul moyen de ne pas sombrer, pour qui survivait en ces temps perturbés à Belfast.

C'est évidemment par son contexte général que cette intrigue appartient pleinement à la catégorie du roman noir. On est là dix ans après le dramatique Bloody Sunday, mais la guerre civile avait débuté quelques années plus tôt entre minorité catholique et majorité protestante. S'il évoque les belligérants, et la montée en puissance de l'IRA au début de l'ère Thatcher, Adrian McKitty souligne surtout le climat qui règne dans la population. La police est mise à contribution aux côtés de l'armée, alors qu'elle inclut des personnels de plusieurs religions. À cause de cette instabilité, l'Ulster perd de plus en plus d'atouts économiques. Ce qui n'incite guère à y rester quand on peut faire autrement. À moins d'être attaché à cette terre, et d'accepter une certaine dérision, comme Sean Duffy.