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Publié par Claude LE NOCHER

Olivier Bordaçarre : Dernier désir (Éd.Fayard, 2014)

Ex-citadins, Mina et Jonathan se sont installés depuis une dizaine d'années dans le Berry, “aux confins d'une campagne désertique parce que désertée.” Il ont acquis et rénové une maison située sur l'écluse de Neuilly-en-Dun, à cinquante kilomètres au sud de Bourges. Âgé de trente-sept ans, Jonathan est apiculteur, vend les produits de son potager, et se charge de divers bricolages. Plus jeune d'un an, Mina est guide-conférencière dans un petit château des environs, s'occupe de la maison et de leur fils Romain, dix ans. Ils ont une chienne, Câline. Près de ce canal inutilisé, l'isolement des lieux leur convient fort bien. Mina a un jeune frère, Léonard, qui vit dans la Drôme, lui aussi à l'écart du monde. Mais sans le confort que s'est accordé le couple, sa conception de l'argent étant plus radicale.

Un nouveau voisin vient habiter à quelques centaines de mètres de chez eux. La maison vétuste de l'écluse des Presles sera à son tour à rénover. Vladimir Martin porte le même nom de famille, très courant, que Mina et Jonathan. À peine plus vieux que le couple, il dit avoir fait un héritage, et exprime le besoin d'oublier sa vie passée. Toutefois, Vladimir est beaucoup plus connecté au monde, via Internet, que ses voisins. Il se montre charmant et généreux envers Mina, Jonathan et Romain. Peut-être sa manière de dépenser à outrance est-elle exagérée. Il s'intéresse à la discothèque du couple, l'intégrale du blues depuis les origines. Pendant les travaux chez lui, il s'installe chez les Martin, mais cet insomniaque consacre plus de temps, durant ces nuits, à explorer le décor qu'à sommeiller.

Mina et Jonathan ignorent que Vladimir peut s'avérer autoritaire, dominateur. Lorsqu'il achète en urgence une Volvo rouge identique à celle des voisins. Quand la mûre coiffeuse locale est sexuellement séduite par lui, sans qu'il marque d'émotion. Ou encore dans l'extrême soin autour des travaux de rénovation de sa maison. Par contre, face au rejet de la société de consommation par Léonard, Vladimir se montre offensif. Arguments vifs, que Mina approuve au lieu de défendre son frère. Par ailleurs, Vladimir se rapproche du petit Romain auquel, entre autres cadeaux onéreux, il offre une coûteuse canne à pêche. Au retour de quelques jours de vacances, Jonathan s'aperçoit que le voisin a acheté une chaîne hi-fi et une collection de blues comparable à la sienne. Il y a de quoi s'interroger, se montrer moins aimable avec Vladimir, et même irritable dans son couple...

 

Certains romans ont besoin d'une flopée de protagonistes pour donner leur pleine mesure dans une galerie de portraits, voire de suspects. Pas moins convaincantes, au contraire, des histoires telles que celles-ci offrent une intrigue plus intimiste. Il suffit de quatre personnages, d'un pittoresque cadre rural, d'un été caniculaire au pays de George Sand et d'Alain-Fournier. Lorsque, sur fonds de musiques de blues lancinantes, le Diable s'immisce dans ce paisible univers, l'orage risque de bientôt gronder. Car, l'hypocrisie étant la clé de voûte de la manipulation, on ne nous cache guère les intentions sournoises de Vladimir.

Pour l'essentiel, les “situations à problèmes” proviennent de l'entourage immédiat. C'est là que réside le danger, si un élément vicié se glisse dans les relations de proximité. Face à de nouveaux venus dans un immeuble ou un quartier, rester sans méfiance apparaît comme un signe de faiblesse. Il serait utopique de croire à des rapports humains sans nuages, de nier l'usure même légère des couples, d'imaginer que l'argent n'est pas corrupteur, de compter sur un bonheur éternel. Voilà l'amère expérience que, dans leur décor pourtant enchanteur et harmonieux, vont vivre les Martin.

Pour qu'un suspense psychologique fonctionne, la technique ne suffit pas. Quand l'écriture se veut précise, soignée en restant fluide, décrivant les faits tout en fouillant l'âme des héros, c'est là que l'auteur fait mouche. Olivier Bordaçarre parvient avec subtilité à nous faire partager la sourde oppression intérieure qui gagne Jonathan Martin et ses proches. Un scénario diaboliquement prenant, qui fascine du début à la fin. Un roman remarquable.