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Publié par Claude LE NOCHER

Tony O'Neill : Black Néon (13e Note Éd., 2014)

Auteur d'un seul film culte underground (“Fleurs fanées”), le photographe Jacques Seltzer “est un gaillard d'au moins cent vingt kilos. L'argent et la vie facile ont fait prendre du volume à cet homme insatiable.” Depuis qu'un drame a causé le décès de sa fiancée, cet artiste aussi riche que provocateur à cessé toute activité, évitant les apparitions publiques. La légende prétend qu'il prépare depuis longtemps un nouveau film, “Black Néon”, qui sera son chef d'œuvre. En réalité, de ce projet, il n'a que le titre, pas la moindre ligne de scénario. Son agent à Hollywood est venu jusqu'à Paris, afin de le relancer. Kenny Azura, le plus influent producteur actuel, serait intéressé pour financer aveuglément ce mythique “Black Néon”.

Jacques Seltzer finit par accepter l'expérience. À condition de disposer de dope à gogo, d'abord. Et de pouvoir filmer dans les pires bas-fonds de Los Angeles “les gens qui correspondent aujourd'hui à ceux pour qui écrivaient Charles Bukowski et John Fante. Des ratés magnifiques. Des déjantés. Des tox et des putes. Pas des acteurs. Il faut des gens authentiques, qui mènent une vie authentique pour jouer dans mes films.” Son agent s'empresse de lancer le projet. Peu après, Seltzer débarque en Californie. “À mes yeux, Los Angeles représente la fin de la civilisation. J'éprouve autant de fascination que de répulsion pour cette ville” avoue-t-il, en s'installant dans un motel minable, pour se mettre dans l'ambiance.

Pour avoir un sujet à présenter au producteur, il faut un scénariste. Ce sera Randal P.Earnest. Élevé dans le milieu du cinéma, Randal est la brebis galeuse d'une famille de producteurs. Cet ancien toxicomane alcoolique est depuis des mois en cours de sevrage. Pour la drogue, il reste clean, mais il triche pour l'alcool. Ce que Seltzer attend de Randal, c'est qu'il lui trouve de quoi se shooter, et qu'il l'introduise au cœur de la lie de cette ville. Ça fait partie des rares compétences de Randal. Parmi ces paumés, on trouve un Irlandais qui se drogue avec tout ce qui fait planer, Jeffrey. Ce n'est pas en volant et revendant quelques livres qu'il subsisterait. Il est en couple avec Raquel, un travelo Noir qui se prostitue, et paie les dettes en retard de son compagnon.

Par ailleurs, un couple de femmes, Lupita et Genesis, arrive à Los Angeles. Elles ont d'urgentes raisons de fuir Reno, dans la Cadillac Eldorado 1970 de Lupita. Cette dernière est une froide killeuse. Manchote, elle est tatouée sur tout le corps. Armée, elle n'hésite pas à abattre toutes les personnes avec lesquelles existe un problème. Même un pharmacien et son employée, braqués avant de prendre la route, n'y échappent pas. Lupita ne culpabilise jamais, quelle que soit la dureté de ses actes. Pour Genesis, pute mal payée et maltraitée, une aubaine de pouvoir accompagner cette monstresse. Los Angeles ne doit être qu'une étape pour elles... Et pendant ce temps-là, avance le projet de film le plus chaotique de l'histoire du cinéma, fut-il underground. Randal et Jeffrey seront les seuls à surmonter les plus critiques situations qui se succèdent en rafale...

 

Nul besoin d'avoir lu “Sick City” (2011), précédent titre de l'auteur avec Jeffrey et Randall, pour apprécier ce “Black Néon”. Ville de tous les excès, Los Angeles conserve une façade de respectabilité grâce à Hollywood. Le grand public ne s'intéresse qu'aux déboires et aux bonheurs des stars de cinéma ou de télé. Ça permet de masquer une réalité nettement plus sordide, glauque à l'extrême. Le pétard de shit, c'est quasi-toléré, habituel. Bien que les autorités offrent un peu de substituts de drogue en dispensaires, tout est bon pour trouver les plus forts stupéfiants. Ce qui rend féroces les toxicos. Randal résume bien ce qu'ils sont : “Je le connais, le junkie de base. En général, c'est un con fini.”

L'auteur n'oublie pas d'épingler ceux qui décrètent le talent, même s'il n'y en a guère. Si tous les protagonistes sont gratinés, le personnage de la fascinante Lupita, la dure-à-cuire, apparaît assurément le plus jusqu'au-boutiste. À la manière de Randal, il vaut mieux rester témoin (même impliqué) que de plonger dans cet univers si peu ragoûtant. Un regard sans concession sur l'autre facette de Los Angeles, la moins clinquante, la plus noire, salement déglinguée, voilà ce que nous présente Tony O'Neill. On peut dire qu'il ne nous épargne rien, dessinant d'un trait fluide les scènes et les portraits. Ce n'est pas tant lui qui ironise, c'est le destin sans issue de ces gens qui crée cette dérision tragi-comique.