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Publié par Claude LE NOCHER

John Katzenbach : Le loup (Presses de la Cité, 2014)

Âgé de soixante-quatre ans, ce new-yorkais a connu un certain succès en publiant quatre thrillers. Alors qu'il craint que sa santé décline, il veut connaître un ultime moment de gloire. Commettre une série de crimes parfaits, d'anthologie, ça ne s'improvise pas. Il est marié à la secrétaire du directeur d'un collège privé. Son épouse se mésestime elle-même, restant admirative de son héros écrivain. Ce dernier va s'inspirer du Petit Chaperon Rouge pour son chef d'œuvre criminel, un conte plus sanglant à l'origine. Il se baptise le grand Méchant Loup. Il adresse des messages menaçants à trois femmes rousses, concluant par ce mots : “Et comme la petite fille du conte, vous avez été choisies pour mourir.”

Les trois victimes désignées ? La Rousse n°1 est le Dr Karen Jayson, quinquagénaire qui exerce dans le Massachusetts. Elle vit seule avec ses deux chats. Pleine de compassion pour les malades, dans sa vie privée, elle aime jouer les humoristes sur scène. La Rousse n°2 est Sarah Locksley, trente-trois ans. Depuis un an, elle a abandonné son métier d'institutrice après un drame familial. Dépressive, elle s'abrutit d'un mélange d'alcool et de médicaments, vivant nue chez elle dans le désordre. La Rousse n°3 est Jordan Ellis, dix-sept ans, étudiante dans une école privée préparant à l'université. Depuis le divorce de ses parents, elle n'est plus si bonne élève. À cause de ses cheveux roux, elle se sent aussi à l'écart des autres. C'est une excellente sportive, ce qui plaît au Grand Méchant Loup.

Rédigeant le suivi de son projet, l'écrivain sait déjà que ses cibles n'ont pas de solutions concrètes pour réagir. La médecin appelle la police, mais il y a trop peu d'indices pour que soit lancée une enquête. L'ex-institutrice récupère l'arme de son défunt mari Ted, qui fut militaire et pompier, un Colt Python 357 Magnum. Plutôt se défendre que se suicider avec ce revolver. Même si Sarah, comme Karen, se laisse parfois perturber par des ombres ou des bruits inquiétants. La jeune Jordan s'angoisse moins, gardant une vie d'étudiante. Elle se renseigne en détail sur la version originale du conte, pensant y trouver de quoi contrer ce Grand Méchant Loup. Elle n'espère pas de soutien ni auprès du directeur de l'école, ni d'aucun psy (“Un psy avec un gros flingue, voilà ce qui m'aiderait”).

Les surveillant toujours, le Grand Méchant Loup adresse une vidéo via YouTube à ses trois cibles. Il les a filmées d'assez près, comme s'il sortait du bois pour les attaquer. Karen se renseigne, mais il semble aisé de publier dans l'anonymat des vidéos sur ce média. Jordan est plus habile avec Internet. Outre la sienne, elle retrouve vite celles destinées aux deux autres. Elle entre en contact avec le Dr Karen Jayson. Toutes deux vont sympathiser sans délai. Un détail final de la vidéo pour la Rousse n°2 leur permet d'identifier Sarah. À trois, elles peuvent espérer contrer plus facilement le Grand Méchant Loup. Mais peut-être est-ce là ce qu'il a prévu ? Au moindre incident, tant que son épouse ne s'en mêle pas, il peut compter sur son habile réactivité pour poursuivre son plan. Des failles, il y en a toujours, côté assassin, mais surtout côté cibles. Qui survivra à ce jeu meurtrier ?...

 

Il n'y a pas à faire de commentaire sur un tel suspense signé John Katzenbach, Grand prix de Littérature policière 2004 pour “L'analyste”. Ce romancier gère son intrigue avec une rare maestria. S'il s'agissait simplement d'un “jeu du chat et des souris (rousses)”, ce serait déjà très réussi. Un tueur en série qui s'efforce de se montrer plus astucieux que la moyenne, un postulat classique et souvent bienvenu. L'auteur va plus loin, car il met en scène un écrivain, censé mener la danse. Ce personnage fait part aux lecteurs de toute sa conception de ce qu'il va illustrer, de sa psychologie et de ce qu'il pense (à tort plus qu'à raison) être celle de ses futures victimes.

C'est là que Katzenbach s'avère magistral. Ces passages “mise au point” ne sont jamais ennuyeux. Ces réflexions sur son métier ne ralentissent nullement le récit. “Tourner la page doit être pour le lecteur une nécessité absolue. À quoi bon raconter une histoire su elle ne résonne pas dans l'esprit du lecteur longtemps après qu'il a tourné la dernière page ? L'écrivain et le tueur s'efforcent tous deux de créer une œuvre durable.” Quant au trio de rousses, il serait inconcevable que dans le monde actuel, elles soient de banales “traquées”, inertes face au danger. Des initiatives, elles vont en prendre. Ce qui alimente en permanence l'action et multiplie les sympathiques péripéties. Une histoire à dévorer, si le Grand Méchant Loup des contes d'antan nous en laisse un morceau.