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Publié par Claude LE NOCHER

Nicolas Mathieu : Aux animaux la guerre (Actes Noirs, 2014)

Dans les Vosges, aujourd'hui. D'une belle allure, Martel a longtemps dilapidé sa jeunesse, claquant tout son fric. Après un temps dans l'armée, il s'est assagi, s'occupant de sa mère avant de la placer dans une coûteuse maison de santé. Martel est syndicaliste à l'usine Velocia, fabriquant des fournitures pour l'automobile. La crise s'y fait de plus en plus sentir, confortant le rôle social de Martel. Il gagne un bonus en assurant la sécurité de spectacles locaux avec son jeune collègue Bruce, adepte du bodybuilding. Insuffisant à surmonter son endettement. Alors il a piqué dans la caisse du CE. Il risque de gros ennuis. C'est alors que la direction déménage sans prévenir une machine de l'usine. L'excitation gagnant le personnel, il va manœuvrer pour masquer son détournement. Il doit se méfier de la belle Sonia Meyer, la DRH pas si conciliante, qui pourrait entraver ses projets.

Circulant dans sa vieille SAAB, Rita Kleber est inspectrice du travail. Elle est restée amie avec son ex-compagnon Laurent, architecte aisé qui habite près de chez elle. Elle exerce son métier avec fermeté, mais humainement, sans chercher à nuire aux entreprises de la région. Elle est assez attirée par Martel, le beau syndicaliste. Par hasard, Rita recueille une jeune inconnue, probablement étrangère, fuyant elle ne sait quoi.

Le vieux Pierre Duruy habite une bâtisse isolée, qu'on nomme La Ferme. Il s'est installé là peu après la guerre d'Algérie. Il fit partie des commandos d'exécuteurs de l'OAS, qui eurent tout intérêt à faire oublier leurs exactions. Bientôt veuf, disposant d'une part du trésor de l'Organisation, il éleva sa fille dans ces conditions. Duruy est le grand-père de Bruce. Et de Lydie, jeune délurée qui s'est acoquinée avec une bande de copains de son lycée professionnel.

C'est de La Ferme que s'est échappée la jeune inconnue. Elle prétend s'appeler Victoria, dix-huit ans. Rita préfère éviter de la confier à la police. La fille risque de beaucoup plaire à son frère artiste, Gregory, qu'il vaudrait mieux calmer. Martel et Bruce ont accepté un job bien payé pour le compte des frères Benbarek, les caïds du secteur. Il s'agissait d'aller à Strasbourg kidnapper une prostituée. Ils ont été payés, mais la pute a disparu. Bruce va tenter de la retrouver, sympathisant avec un apprenti et un jeune chômeur qui l'ont vue. S'impatientant, les Benbarek s'en prennent à Martel. Armé, il a bien l'intention de réagir. Victor Tokarev, le mac russe de la prostituée, ne peut rester passif sur ce coup. Il envoie son homme de main, Jimmy Comore, du côté d'Épinal. Alors que l'usine est sur le point de fermer et que la neige s'étale sur les Vosges, l'affaire autour de Victoria pourrait entraîner quelques victimes...

 

Certains romans nous présentent des héros d'exception, des personnages au charisme ou au destin remarquables. Ici, l'auteur a choisi l'inverse. Évoquant un coin de France qu'il connaît, il dresse le portrait de gens modestes, issus de la population ordinaire. Des ouvriers d'une usine obsolète passée de deux cent-cinquante à quarante salariés, qui va droit vers la fermeture. Un syndicaliste sans autre pouvoir que de claquer l'argent du CE. Une inspectrice du travail qui, à titre privé comme dans son métier, est pleine de bonne volonté mais influe peu sur les événements. Un combinard tel le jeune Bruce, dépassé par ses plans bancals. Des adolescents du lycée pro, dont le présent est aussi cafouilleux que l'avenir est incertain. Des truands d'une envergure bien relative, quand même dangereux. Plusieurs générations, dont un ancien de l'OAS dont la famille s'effiloche, ou de vieux ouvriers nostalgiques des glorieuses luttes d'antan.

Voilà le quotidien de tous ces gens-là, le reflet réaliste d'une bonne partie des Français. Dont ceux qui croient pouvoir se débrouiller alors qu'ils sont définitivement largués. La crise n'est pas seule responsable de leurs maux. Derrière les discours volontaristes, les décideurs économiques et politiques ont, de longue date, choisi d'ignorer cette population de base. Alors ils vivotent, chacun pour soi, sans perspective ni fric, rêvant à peine d'une vie meilleure. Ou s'engagent dans des histoires probablement foireuses.

Nicolas Mathieu réussit à décrire avec crédibilité cette France actuelle sans la caricaturer, sans la montrer plus médiocre qu'elle n'est. Certes, l'ambiance est sombre, fort peu souriante. Néanmoins, s'agissant d'un premier roman, l'auteur maîtrise avec une belle habileté son intrigue, l'univers de ses personnages. Bien qu'ils soient nombreux, on les situe sans difficulté. En particulier grâce à une souplesse narrative de bon aloi. Un vrai roman noir sur un aspect de notre pays, de nos régions, aujourd'hui.