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Publié par Claude LE NOCHER

Petros Markaris : Pain, éducation, liberté (Éd.Seuil, 2014)

C'est en famille que le commissaire Kostas Charitos a fêté le nouvel an, avec sa femme Adriani, leur fille avocate Katérina et leur gendre médecin Phanis, ainsi que des proches. Triste festivité car la Grèce quitte l'Euro pour revenir à la Drachme, sa monnaie d'origine. La même chose se passe en Italie et en Espagne, exclus aussi du système monétaire. Ces pays marchent vers une ruine définitive. En ce début d'année déjà, l'ensemble des salaires est suspendu en Grèce pour trois mois, sans doute bien davantage. Les manifestations de rues sont contradictoires. Les jeunes ont l'espoir que le drachme relancera l'économie. Les vieux croient encore à l'Euro. Tous sont habités d'un même fatalisme. Adriani s'organise pour que, au niveau des repas collectifs, la famille Charitos ne manque de rien.

Katérina défend l'étudiant Kyriakos Demertzis, arrêté comme dealer, qui a avoué. Curieux, pense le commissaire Charitos, car ce jeune n'a pas le profil. C'est aussi d'opinion d'un de ses collègues des Stups. Quand intervient le riche père de l'étudiant, ce dernier ne cache pas son hostilité et refuse l'aide de l'avocat paternel, un des meilleurs du pays. Lorsqu'il rencontre le nommé Pavlos, Charitos obtient une explication. Un ancien hôtel de luxe a été transformé en squat pour SDF. C'est afin de participer au financement de ce squat que Kyriakos Demertzis a vendu de la drogue. Peu après, le cadavre de Yerassimos Demertzis est découvert assassiné dans l'ancien centre olympique de Paleo de Faliro. Sans doute est-ce symbolique, car c'est l'entreprise de la victime qui obtint le marché de la construction du centre. Ce qui contribua largement à faire la fortune de Demertzis-père.

L'extrême-droite grecque organise des commandos violents contre les locaux abritant des immigrés. Parmi ces derniers, ceux qui sont en situation régulière cherchent d'ailleurs le moyen de quitter la Grèce, pays sans avenir. Faut-il attribuer le meurtre de Demertzis à une action terroriste de ces nazillons, ou à l'extrême-gauche ? À moins que, un conflit professionnel étant écarté, il s'agisse d'une affaire privée autour d'une ex-amante ?

Un message fait référence à l’École Polytechnique. Les étudiants s'y révoltèrent contre la dictature des Colonels, en 1973. Demertzis participa à la contestation. “Pain, éducation, liberté” était leur slogan. La plupart se sont embourgeoisés par la suite, ne dédaignant pas la corruption ou les combines politiques et économiques. Demertzis engagea même à un poste de confiance un de ses adversaires de l'époque. On va compter bientôt deux autres victimes, le Pr Theoloyist puis Dimos Lepeniotis. Eux aussi firent partie de la génération de l’École Polytechnique, et oublièrent leur engagement solidaire. Charitos pense que, même si le tueur opère éventuellement seul, il a forcément un complice qui serait à l'origine de ces exécutions...

 

Après “Liquidations à la grecque” (2012) et “Le justicier d'Athènes” (2013), le troisième volet de la trilogie de Petros Markaris consacrée à la crise économique accablant son pays. Trois intrigues indépendantes, il faut le rappeler. On retrouve toujours avec grand plaisir l'humaniste commissaire Charitos. Sans pencher du côté de ceux pratiquant une justice vengeresse, il n'ignore pas que la démocratie a causé des déceptions en Grèce. Se rebeller ne fut pas inutile, mais ensuite ? “La génération de Polytechnique a régné pendant dix ans au moins. Après la Dictature, ils ont pris le pouvoir en politique, dans les syndicats, les coopératives agricoles, l'éducation, partout (…) Puis une nouvelle génération est apparue, formée à l'image de la précédente. Elle s'est donc mise à revendiquer sa part, et c'est là que les conflits et les haines ont commencé. Si vous voulez chercher l'assassin parmi cette masse, il va falloir plonger profond, commissaire.” C'est ce qu'il va faire.

L'intrigue policière est donc bien présente, avec une enquête en bonne et due forme. S'y ajoutent habilement des considérations sur l'actualité du pays. L'extrême-droite qui tente de récupérer le désarroi des populations, comme partout... Sans occulter les fautes des Grecs, qui ont abusé de l'Euro : “Tout cet argent qu'on a reçu pendant des années, ces subventions d'un peu partout, cela n'a pas servi à construire du neuf, à investir, à s'équiper, non. On a ajouté des étages à nos maisons... Oui, mais nos grands-pères et nos pères savaient que les maisons supportent un seul étage de plus. Alors, nous nous sommes payés trois voitures par famille, des maisons de campagne, des piscines, des canots pneumatiques. Les fondations n'ont pas tenu et la maison s'est effondrée.” Ce qui n'empêche pas les sourires, avec notamment Adriani, la débrouillarde épouse de Charitos. Ce troisième acte du roman noir de la Grèce d'aujourd'hui est franchement réussi.