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Publié par Claude LE NOCHER

Chris Womersley : La mauvaise pente (Éd.Albin Michel, 2014)

Lee est âgé d'une vingtaine d'années. Sa sœur Claire et son mari Graeme restent sa seule famille. Il était ado quand leurs parents décédèrent dans un accident de voiture. Lee a rapidement mal tourné. La délinquance l'a bientôt mené en prison. Il sut faire face à un dur comme le nommé Morris. Il semble même qu'il ait causé la mort de quelqu'un, là-bas. Employé par le caïd Marcel, le repris de justice Josef est un truand vieillissant, qui a toute sa vie été trop tourmenté pour se montrer brillant. Il a repéré Lee à sa sortie de prison, lui faisant miroiter une existence facile s'il bossait pour lui. La première mission importante du jeune malfaiteur consistait à intervenir chez la famille Stella, mêlée au trafic du caïd Marcel. Guère impressionnés, ils lui ont tiré dessus, puis ils ont déposé son corps dans un motel miteux, avec la valise de Lee contenant l'argent de Marcel, pas plus de 6000 $.

Wild est un médecin généraliste quinquagénaire aux yeux bleus, mais à l'allure fatiguée. Morphinomane, il a plusieurs fois tenté de décrocher, sans succès. Sa dépendance lui a fait commettre une erreur médicale. Wild vient de tout quitter, fuyant les suites judiciaires de cette affaire. Il s'est arrêté dans ce même motel minable où Lee gît, gravement blessé. Si le médecin peut nettoyer la plaie, il est incapable de retirer la balle du corps. La patronne du motel les obligeant à s'en aller, Wild envisage de se rendre chez son vieux maître, le Dr Sherman, qui saura opérer Lee. Sur le trajet, une première halte oppose le duo à deux étudiants, un frère et une sœur, qu'ils doivent menacer. Rien ne garantit leur silence. Wild et Lee font étape dans un second motel, où leur véhicule est remarqué par une patrouille de police. Malgré l'état de santé de Lee, le duo doit s'enfuir au plus vite.

De son côté, Josef remonte la piste. 6000, c'est une broutille, mais le caïd Marcel n'aime pas se faire doubler. Le vieux Josef apprend que Lee a une sœur, s'adresse aux Stella, interroge la patronne du motel où on déposa le corps sanglant du jeune homme, découvre qu'un docteur s'occupe du blessé... La morphine dérobée par Wild est utile pour calmer les douleurs de Lee, tandis que le duo continue le voyage dans un wagon de marchandise. Dans une gare de triage, Wild est arrêté tel un vagabond par un agent de sécurité. Bien que faible, Lee intervient pour le sauver avant l'arrivée de la police. Vaille que vaille, le duo arrive jusqu'à la maison du Dr Sherman. Il est trop tard pour que celui-ci puisse les aider. Plein d'angoisse, Wild n'a d'autre choix que d'essayer d'extraire le projectile du corps de Lee...

 

Le Destin, beaucoup de fictions traitent ce sujet. La première qualité d'un roman noir consiste à nous montrer, soit comment le Destin avance vers une inexorable fatalité, soit la possible lueur de rédemption qui sauvera le (ou les) héros. Il ne suffit pas de nous dire que ceux-ci se sont lancés dans une fuite éperdue, encore faut-il nous révéler d'où ils viennent. Et, peut-être, quelle est “la faute” qui les a entraînés dans leurs mésaventures. Ces circonstances (car il n'y a jamais de raison unique) ne peuvent pas être identiques pour un médecin drogué, un jeune voyou, et un truand déclinant. Une fiche de police ne suffirait pas à décrire tout cela. Aussi faut-il fouiller dans leurs vies, revenir sur le passé respectif de chacun, explorer même leurs cauchemars, pour les connaître tant soit peu.

C'est là que réside le talent de Chris Womersley, dans cette écriture maîtrisée qui donne une force au contexte et un réalisme crédible à ses personnages. Par exemple, il décrit ce motel comme une frontière entre banlieue et campagne, entre la civilisation et l'incertain. Ou bien, quand le docteur est arrêté par un vigile, son incapacité à se défendre s'avère poignante. Et puis Josef, affligé d'un tic qui l'amène à gratter son tatouage, un détail fait pour être retenu. Sans compter l'expérience carcérale de Lee, qui lui revient en mémoire tel un bilan négatif tandis que son état de santé empire. L'auteur ne tombe pas dans la facilité qui eût été de passer d'un rapport conflictuel entre Lee et le Dr Wild, qui se serait transformé en confiance complice. Non, chacun garde son propre état d'esprit.

Au fil du récit, leurs portraits s'étoffent, ce qui ajoute une intensité grandissante à leur périple. Sombre histoire, oui. Mais s'il s'agit d'un noir suspense où l'échec est très présent, l'écriture de Chris Womersley reste longtemps porteuse d'un espoir. Un roman de qualité supérieure, assurément proche de l'excellence.