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Publié par Claude LE NOCHER

Claude Merle : L'Ange sanglant (MA Éditions, 2014)

À Hertogenbosch, petite ville de Hollande, début du 16e siècle. Après sa vie mouvementée de militaire, ayant connu des hauts et des bas, Pieter van Ringen est désormais le bailli de la ville. Chargé de faire régner l'ordre, il est assisté du brutal Jos et d'une petite troupe. De son côté, Jacob Dagmar est quelqu'un dont les notables locaux se méfient. Médecin, il sait soigner efficacement grâce aux plantes. Humaniste, il est tolérant envers la rudesse de la population du cru. Ses travaux d'alchimiste, on préfère ici ne rien savoir à ce sujet. Cible de l’Église, ce qui s'assimile à la sorcellerie fait toujours peur, mais Jacob Dagmar semble protégé par la régente. Hertogenbosch, c'est la ville natale de Jérôme van Aken, peintre déjà célèbre dont le pseudonyme vient du nom de cette cité : Jérôme Bosch.

Âgée de seize, Katje était la servante de Jacob Dagmar. Enceinte à l'insu de tous, elle a été torturée selon un cruel cérémonial. Quand son cadavre est retrouvé, Jos désigne et arrête immédiatement les gitans de passage, bien qu'ils soient innocents. Dans le même temps, le criminel brûle sur un bûcher l'un des jeunes gitans, laissant un message plutôt énigmatique. Peu après, c'est un chasseur appartenant à la classe dirigeante du secteur qui est victime du monstre. On le découvre empalé. Selon le médecin, “les exécutions ont un caractère mystique”. Le bourgmestre craint que ces sacrifices humains entraînent des règlements de comptes, des massacres. Il donne six jours à Pieter van Ringen pour faire éclater la vérité, délai qui sera beaucoup trop court tandis que les crimes se poursuivent.

Deux amies âgées de vingt-six ans sont visées par le monstrueux meurtrier. Marieke disparaît, mais Mariana en réchappe. Très choquée, elle se souvient avoir dû absorber un liquide drogué et décrit une scène infernale. Six semaines passent. Convaincus que l'assassin et ses acolytes appartiennent à la classe aisée, Jacob Dagmar et le bailli Pieter van Ringen soupçonnent de plus en plus Jérôme Bosch. L'enfer tel qu'il le peint dans ses tableaux ressemble à ce qu'ont vécu les victimes. Mais pourquoi s'imiterait-il et laisserait-il des indices contre lui sur les lieux des crimes ? Bien que Bosch soit peu facile à joindre, Jacob Dagmar insiste et finit par le rencontrer. Les expériences de Dagmar sur les couleurs intéressent fort l'artiste. S'il reste suspect, Bosch bénéficie de hautes protections.

Un bourgeois ivre a été agresse en pleine nuit par “de grand oiseaux noirs, très légers, avec des ailes dentelées, un vol saccadé” et qui poussaient des cris. Il s'en est bien sorti, mais le médecin trouve bientôt l'explication de cette farce. Le duo d'enquêteurs en revient toujours au peintre : “Les autres peignent les êtres tels qu'on les voit. Bosch, lui, tels qu'ils sont en profondeur” autrement dit, habités par le Mal. Jacob réalisera à quel point il avait vu juste lorsqu'il sera confronté à l'Angle sanglant et à son homme de mains...

 

Même si l'on n'est pas féru de peinture, l'œuvre tourmentée de Jérôme Bosch marque les esprits. Les têtes hideuses des personnages dans “Le portement de Croix”, ainsi que les décors oniriques du triptyque “Le jardin des délices”, et les visions apocalyptiques ou infernales de ses toiles, indiquent toute l'originalité de son talent. Surtout, il faut replacer ces tableaux à leur époque, autour de l'an 1500, dans une Europe instable. Bosch naquit dans le Brabant sous domination du duc de Bourgogne, mais ce sont les Habsbourg qui étaient les maîtres à son décès. En outre, le poids de la religion catholique reste fort, voire inquisitorial : même pour illustrer l'Enfer, oser sortir des normes comme le fit Jérôme Bosch n'était pas dénué d'une certaine provocation, vu le climat de son temps.

Un polar historique situé au début du 16e siècle n'apparaît pas forcément attrayant. On se doute que les modes de vie sont trop éloignés des nôtres pour bien les comprendre. C'est là que réside l'atout majeur de ce roman de Claude Merle, auteur chevronné. Il restitue à merveille le contexte d'alors, dans un récit d'une parfaite fluidité. Une écriture très claire, qui nous permet de visualiser autant les autorités de la ville autour du bourgmestre et une partie de la population, que nos deux principaux héros : un vieux militaire plein de bonne volonté, quelque peu dépassé par ces mystérieux crimes, et un médecin humaniste qui ne manque pas de jugeote. Si l'ambiance est fatalement troublante, la narration captive au point de dévorer cet excellent suspense.