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Publié par Claude LE NOCHER

Alper Canigüz : L'assassinat d'Hicabi Bey (Mirobole Éditions, 2014)

À Istanbul, Alper Kamu est un garçonnet de cinq ans. Dans son quartier, il a des copains tel le petit Hakan avec lesquels il joue volontiers au football. Il se méfie d'autres enfants plus âgés ou plus agressifs, qui se prennent pour des terreurs du coin. Les parents d'Alper sont des employés administratifs. Il semble qu'Erdogan Bey, le supérieur de son père, ait décidé de le muter hors d'Istanbul. Ne fréquentant plus l'école où il s'ennuie, Alper est un gamin très autonome. Il est quelque peu amoureux d'Alev Abla, qui a quatorze ans de plus que lui. C'est Alper qui, ce soir-là, découvre le cadavre de leur voisin Hicabi Bey, égorgé avec un couteau à pain. La victime était un ancien commissaire, veuf après le suicide de sa femme, Necla Hanım. Il a deux fils, qui ne vivent pas par ici. L'épicier Yacup le considérait comme un brave homme. Alper le connaissait un peu.

Ertan le Timbré, déficient mental du quartier, se trouvait sur le lieu du crime, ensanglanté. Ce qui fait de lui le meilleur suspect pour la police. Le bienveillant commissaire adjoint Onur Çalışkan reçoit le témoignage du gamin. Pour Alper, Hicabi Bey et Ertan ne sont que “deux cinglés inoffensifs”. Par contre, avec ses chiens, le voyou Gazanfer serait bien plus suspect qu'Ertan le Timbré. Après sa déposition, les policiers enquêteront dans l'immeuble où habitent Gazanfer, ainsi que John et Lennon, autres délinquants potentiels. Rebi Abi, un des fils d'Hicabi Bey, ne comprend guère la raison de ce meurtre. Le petit Alper a un autre problème à régler : la mutation annoncée de son père. Dès le lendemain, il va affronter Erdogan Bey, le chef sans doute corrompu du service. Une démarche qui n'aidera pas tant son père, c'est à craindre.

Le procureur Metin Bilgin est beaucoup plus hautain et idiot que le policier Onur Çalışkan. Il n'ignore pas la dangerosité de Gazanfer, mais la culpabilité d'Ertan lui convient. À moins qu'il ne lui vienne l'idée de soupçonner le père d'Alper. Échappant au menaçant Gazanfer, le gamin poursuit son enquête. Il interroge l'épicier Yacup et s'intéresse au marginal voisin Ruhan Bey. Celui-ci occupe une villa désaffectée du quartier, et semble habile dans la sculpture. Faut-il imaginer qu'il avait une relation conflictuelle avec Hicabi Bey ? Alper se croit sur la bonne piste, lorsqu'il fait parler la fiancée de John et Lennon : “J'étais à deux doigts de découvrir l'identité du meurtrier. J'allais sauver Ertan le Timbré. Et montrer à ce Metin Bilgin qui j'étais : un gars qui en avait.” Entre les embrouilles d'Erdogan Bey, la vraie vie de Ruhan Bey, et l'agitation de son quartier, Alper mettra plus de temps qu'il ne pensait à éclaircir le mystère...

 

Il arrive que des détectives amateurs précoces soient les héros d'enquêtes destinées au jeune public. Ce serait faire offense à Alper Kamu de le comparer à ces personnages. Car, à cinq ans, il possède beaucoup plus de maturité que des ados, et même que des adultes. S'il consent à fréquenter les mômes de son âge, son savoir est déjà nettement supérieur au leur. Pour résoudre une telle affaire criminelle, il suffit d'un peu de jugeote, de son courage naturel et, pour se défendre, d'un revolver en plastique Dallas Gold. Du moins le petit bonhomme pense-t-il être assez mûr pour ça, alors qu'il reste sensible à l'histoire de la Reine des Neiges racontée par son amie Alev Abla. Peut-être qu'il est finalement à la hauteur, lui qui n'a pas peur de “ce triple con d'Erdogan”, ni du procureur borné.

C'est un délicieux roman, une comédie policière d'une belle drôlerie, que Mirobole Éditions a déniché là. L'auteur Alper Canigüz s'amuse avec une vraie maestria du décalage qui sert de base à ce suspense. Dans cette métropole de quatorze millions d'habitants, même si le gamin reste dans son quartier sur la rive orientale, les périls sont bien réels. Le petit Alper va donc traverser des péripéties souvent hilarantes, parfois plus risquées. Et l'assassinat d'Hicabi Bey aura son explication logique. La langue turque ayant donné son sens au mot “bakchich”, notons ici un petit coup de griffe concernant la corruption chez les chefs de l'administration. Aucun doute, on passe un excellent moment de lecture avec cet attachant Alper Kamu, un détective digne des plus grands noms de ce métier.