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Publié par Claude LE NOCHER

Rachid Santaki : Business dans la Cité (Éd.Seuil, 2014)

Rayane Raname est natif de Saint-Denis. Diplômé en IUT, c'est dans sa ville qu'il a choisi de développer ses compétences d'entrepreneur. Dans un premier temps, il est entré dans le réseau de Said Bensama, le leader du trafic de drogues à Saint-Denis. Un boulot pas si différent de ce qu'il avait appris. Faire ses preuves sur le marché de la dope, s'implanter et s'organiser jusqu'à devenir un partenaire du boss. Pour Rayane, sa clientèle sert aussi de base à un fichier de bons contacts. En effet, le jeune homme a pour projet de monter une agence de communication, 5Styles. Avec son physique à la Justin Timberlake, il possède déjà un atout favorable. Néanmoins, pour créer à la fois un magazine gratuit, un autre en parallèle sur le Web, et faire toutes sortes d'évènementiels, il sait qu'il faut bosser dur.

Puisqu'il s'est trouvé un remplaçant pour le bizness de drogue, Said Bensama accepte de s'associer au financement de la société de Rayane. C'est le moment d'activer ses réseaux, de relancer ses contacts. En particulier, les meilleurs parmi ceux qu'il a rencontré quand il était étudiant. Études de marché, plans marketing, Rayane ne lésine pas sur les moyens, ni sur le temps passé à préparer le projet. Dans un créneau branché sur le monde actuel comme celui qu'il exploitera, Rayane n'ignore pas qu'il faut frapper fort et vite. Plutôt que de se contenter des structures économiques existantes, il joue sur sa propre image : une success-story de banlieusard. Pour le commercial, primordial afin de rentrer du fric, autant que pour la partie technique de ses activités, il engage les salariés les plus motivés.

Les grosses sociétés ont compris l'enjeu : viser les jeunes des banlieues. Les commandes affluent bientôt. Assisté de la belle Ayem, Rayane réussit son pari. Dans l'évènementiel, il faut savoir se montrer généreux en offrant un peu de drogue à ses interlocuteurs, parfois. Pas un problème pour Rayane. L'implantation à Saint-Denis comporte certains avantages, car la clientèle est consciente d'améliorer l'économie banlieusarde, mais les inconvénients existent aussi. Pour Said Bensama, la priorité reste dans le chiffre d'affaires de la drogue, et il ne connaît aucune pitié. À l'agence 5Styles, même si elle tourne bien, la dynamique risque de s'essouffler au bout de quelques mois. Et à Saint-Denis, les flics ne sont jamais loin pour vous rappeler votre passé...

 

La collection initiée par Pierre Rosanvallon et Pauline Peretz s'intitule “Raconter la vie”. Une fiction courte, environ quatre-vingt pages, pour illustrer le quotidien actuel de la France du 21e siècle. Dans notre monde, tout est désormais dédié à l'information, mais est-ce que ça correspond vraiment au vécu de nos concitoyens ? La sociologie expliquée dans les médias s'avère plutôt globale, au détriment de l'individu. On a le sentiment que parler de “classe ouvrière” ou de “femmes au foyer”, c'est penser que le parcours de chacun est tout tracé, dans un milieu social défini. Que, par exemple, un camelot faisant les marchés crée une grosse entreprise ou une diplômée devienne conductrice de bus, on ne retiendra que des reconversions anecdotiques. Alors qu'il s'agit bien d'évolution dans la vie de ces gens.

Le cas des banlieues dites “sensibles” est-il traité avec justesse par nos médias ? Même les reportages en immersion, genre “les cités vues de l'intérieur”, en reflètent-ils le climat et le contexte ? On peut s'autoriser à en douter. Car ce volontarisme dont nous parle ici Rachid Santaki, cette envie de lancer des affaires commerciales saines, c'est aussi un des aspects des cités. Personne ne se voile la face, les trafics de drogue sont prospères, et il y a effectivement une “économie parallèle” florissante. Non, les règlements de compte entre gangs ne sont pas une invention. Pourtant, même s'ils sont des exceptions, faut-il aussi condamner d'avance ces (plus ou moins) jeunes qui cherchent la bonne porte de sortie ?

Rachid Santaki a déjà publié, entre autres, les romans “Les anges s'habillent en caillera Ed.Moisson rouge 2011, Des chiffres et des litres Ed.Moisson Rouge 2012, Flic ou caillera Le Masque 2013. Dans un style vif évoquant la tension régnant autour de ses personnages, Rachid Santaki se fait, en quelque sorte, le porte-parole de ces populations-là. Une novella à classer autant dans le témoignage que parmi les romans noirs.