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Publié par Claude LE NOCHER

Caricaturistes – Fantassins de la démocratie (Actes Sud, 2014)

Tout le monde connaît le texte de Paul Éluard, datant de 1942 : “…Sur toutes les pages lues - Sur toutes les pages blanches - Pierre sang papier ou cendre - J’écris ton nom - Sur les images dorées - Sur les armes des guerriers - Sur la couronne des rois - J’écris ton nom […] - Je suis né pour te connaître - Pour te nommer – Liberté”. Un grand poème, peut-être. Surtout, il exprime une grande idée. Rien n'est plus important que de conserver en soi la plus forte marge de liberté possible. Voilà très certainement ce qui motive quantité de caricaturistes à travers le monde. En particulier, ceux qui adhèrent au mouvement Cartooning for Peace, créé par Kofi Annan et Plantu.

Jadis, les fous du roi n'avaient pas pour seul rôle de divertir, ils devaient aussi faire preuve d'insolence envers les puissants. Les bouffons seigneuriaux d'autrefois ne seraient-ils pas devenus des dessinateurs, lucides sur leur époque, mordants quant à leur humour ? De Daumier jusqu'à Siné, illustrateurs et caricaturistes ont croqué ceux qui possédaient une part de pouvoir. Loin de s'éteindre, la tradition progresse sans doute sur toute la planète. Notamment dans les pays où l'analphabétisme touche l'essentiel de la population : le dessin est alors un message aisé à comprendre, à traduire. “Le dessinateur doit pouvoir sentir ce qui se passe dans son environnement, et ne pas chercher à mettre de l'huile sur le feu. Ici on connaît la force du dessin. La plupart des gens ne sont pas allés très loin à l'école. Il faut faire attention. On peut traiter d'un sujet qui paraît tabou, mais avec subtilité et intelligencedit Zohoré, de Côte d'Ivoire. Même en Occident, où nous nous plaignons de manquer de temps, il est fréquent qu'un bon dessin d'actualité résume un fait de société ou une question actuelle aussi bien qu'un article de fond.

Déranger ? On est tenté de se dire que les puissants mondiaux, sûrs de leur domination, ne se préoccupent guère de ces illustrations. Y compris les plus dictatoriaux cultivent une image saine, voire sympathique. Néanmoins, des caricaturistes ont été maltraités dans quelques pays, par des sbires aux ordres du pouvoir. Il faut donc croire que leurs dessins n'étaient pas si anodins. Certes, aucune illustration n'a jamais mis fin à une guerre, hélas. Pourtant, il y a des dessins qui permettent de réfléchir, peut-être de mieux mesurer les enjeux d'un conflit. Ces dernières années, les intégristes islamiques se sont distingués par la condamnation des dessins évoquant leur totalitarisme, ou des portraits du prophète. Des images, ironiques ou pas, méritent-elles tant de haine ?

Caricaturistes - Fantassins de la démocratie” est publié à l’occasion de la sortie du film éponyme, coécrit et produit par Radu Mihaileanu, réalisé par Stéphanie Valloatto, qui présente douze grands caricaturistes internationaux, reconnus pour leur courage et leur engagement en faveur de la démocratie. Radu Mihaileanu et Plantu les ont rencontrés dans leurs pays respectifs. Chacun d’eux retrace son parcours, donne les motifs de son combat, raconte les épisodes souriants ou tragiques qui ont ponctué sa carrière. Le livre prolonge ces entretiens avec une large sélection de 300 dessins, et explique le processus créatif des auteurs.

La liberté est un état d'esprit. Comme en témoigne Nadia Khiari, auteure tunisienne de Willis from Tunis : “Dans ma famille, les femmes sont toutes croyantes et pratiquantes, mais ce sont des femmes indépendantes, très fortes, pas soumises du tout. On ne m'a pas appris la soumission. On ne m'a pas appris à me taire, au contraire.” Néanmoins, telle la dessinatrice Rayma qui vit au Venezuela, il faut être conscients que le danger et la peur restent vivaces. Moi j'ai la chance d'exercer un travail créatif, cela me prend beaucoup de temps, j'essaie de rester à l'intérieur. J'ai une vie normale, mais je me sens comme dans une bulle hermétique. Quand on sort, on sent une tension dans l'air. Je crois que les dictatures modernes, les régimes totalitaires d'aujourd'hui, engendrent des conflits, des ruptures dans la population, brisent toute possibilité d'échange, parce qu'ils veulent que chacun s'enferme dans sa propre censure, sa propre peur. Le fil social, quand il est bien articulé, a du pouvoir. Il est plus facile de manipuler des individus isolés.”

Le Palestinien Boukhari veut, lui, encore imaginer que l'évidence serait d'instaurer la paix dans son pays, terre sainte pour tout le monde : juifs, chrétiens, musulmans. D'autres dessinateurs de presse (Israel, États-Unis, Russie, Mexique, Algérie, Chine, Burkina Faso) se racontent ici, expliquant tous leur attachement à la seule valeur capitale, la liberté. Cet ouvrage nous rappelle combien la démocratie est précieuse, fragile, indispensable.