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Publié par Claude LE NOCHER

Michel Lebrun : La caravane passe (Un Mystère, 1958)

Le Tour de France 1957, celui où Jacques Anquetil prit le pouvoir et endossa son premier maillot jaune. Avant que n'arrivent les champions cyclistes de l'époque, passe la caravane publicitaire. “Le Tour de France, c'est une kermesse ambulante. Un soir dans une ville, le lendemain dans une autre, le Tour apporte avec lui la joie et le désordre. Des centaines de voitures, des milliers de gens étrangers à la ville, qui quelques heures plus tard s'en iront, laissant derrière eux en souvenir de leur passage des tonnes de papiers froissés et de bouteilles vides […] Oui, le Tour de France apportait à tous ces gens vingt-quatre heures de folie, une rupture dans leurs traditions, une espèce de liberté de tout faire. Demain, ils reprendraient leurs habitudes un instant brisées. Jusqu'à l'année prochaine.” Partie de Charleroi, l'étape du jour arrive à Metz, avant de rejoindre Colmar le lendemain.

Le car-podium Solocafé, c'est une petite équipe dirigée par la sensuelle madame Micheline et son amant François Ravier. Avec le chauffeur Léon Terroux, l'accordéoniste Dominique Quercy, la jeune artiste Gigi Saint Elme, et le chanteur Bernard Portel. Sexagénaire, Portel a connu une certaine gloire plus de vingt ans auparavant. Marié à Clémence, trente ans, ils ont une fillette de quatre ans, Sylvie. Sans doute Portel est-il un brin ringard, mais il a encore un public nostalgique des vieilles chansons qu'il interprète lors du show du soir, sur le car-podium. Accroc à la drogue, il a connu un long passage à vide, et fut sauvé lorsqu'il rencontra l'amour avec l'infirmière Clémence. Durant ce Tour, il devient miraculeusement l'amant de la romantique Gigi qui n'a que vingt ans. Elle ne lui demande aucune promesse d'avenir, juste trois semaines de bonheur ensemble.

Bernard Portel considère Dominique Quercy comme son meilleur ami. Mais l'accordéoniste masque sa furieuse jalousie envers le vieux chanteur. À l'étape de Metz ce soir-là, armé d'un revolver, Dominique est prêt à éliminer Portel. Alors que le musicien est agressé par un malfaiteur, Portel intervient pour l'aider, gardant sur lui le revolver. Gigi est méfiante envers Dominique, sentant la haine qui habite l'accordéoniste contre Bernard. Au sein de l'équipe Solocafé, l'ambiance est d'ailleurs tendue. Madame Micheline n'apprécie pas que son amant François courtise la jeune Gigi, inutilement. Le chauffeur Léon Terroux observe volontiers le petit cercle qui l'entoure. Nerveux, Dominique Quercy risque d'en venir à se battre avec lui. Car, à l'étape de Colmar, l'accordéoniste ne sait toujours pas comment il va supprimer Bernard Portel. Ce dernier file encore le parfait amour avec Gigi.

Les fâcheries des uns et des autres font ressembler Solocafé à une “caravane-fantôme”, se dit Bernard. “À croire qu'il y a un mauvais sort sur notre équipe” conclut Léon. Le Tour se dirige maintenant vers Besançon, où un coureur italien gagne l'étape, Pierino Baffi. Sans Gigi, dont l'absence est attribuée à une dispute avec Madame Micheline. Mais c'est la mort qui a commencé à rôder autour de Solocafé, causant plusieurs victimes…

 

Michel Lebrun (1930-1996) fut un de nos grands romanciers populaires, récompensé entre autres par le Grand prix de Littérature policière 1956 pour “Pleins feux sur Sylvie”. En 1957, il suivit quelques étapes du Tour de France, s'imprégnant de son ambiance. Ce qu'il restitue avec une belle justesse, au gré de plusieurs paragraphes, décrivant en quelques phrases la caravane publicitaire du Tour. Les partenaires de la Grande Boucle n'ont jamais manqué d'inventivité pour séduire le public de ce grand rendez-vous annuel. On croise ici les silhouettes des Frères Jacques et de l'incontournable Yvette Horner. On évoque les véhicules bigarrés de Cinzano, Verigoud, et autres marques, avec pause dégustation de la Bière de Champigneulles, spectacles du soir dans chaque ville. Et toute la fête qui faisait le charme du Tour de France, au temps où on chantait “La fille du Bédouin”…

Toutefois, il ne s'agit pas d'un reportage sur le Tour 1957, seulement de son contexte. Dans cette habile intrigue, Michel Lebrun met en scène des personnages d'une véritable densité. Par exemple, si Bernard Portel est un “has been”, son parcours n'est pas sans rappeler les carrières fluctuantes d'artistes d'alors. Gigi est assurément moins naïve que son âge le laisse supposer. Le gigolo François est à l'image des play-boys de ce temps-là. On découvre progressivement les motivations de l'assassin potentiel, fort maladroit. “La caravane passe”, jamais réédité, est certainement un roman totalement oublié de Michel Lebrun. À tort, car il s'agit d'un de ses titres les plus réussis.