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Publié par Claude LE NOCHER

Anne Perry : Un Noël à Kanpur (Éd.10-18, 2014)

En 1857, des révoltes secouent depuis quelques temps les Indes Britanniques. Assiégée, la garnison de Kanpur n'a pas échappé aux destructions des insurgés de la région. À deux semaines de Noël, l'ambiance n'est pas aux festivités. D'autant qu'un prisonnier sikh, Dhuleep Singh, s'est s'échappé en supprimant le gardien, sikh lui aussi. Le fugitif détenait certaines informations capitales pour l'armée. Une patrouille militaire a été massacrée peu après, ne laissant qu'un survivant très mal en point, le soldat Tierney. L’État-Major est convaincu que Singh a bénéficié de la complicité de l'infirmier John Tallis. Le colonel Latimer charge Victor Narraway, âgé de vingt ans, d'assurer la défense de l'accusé. Affecté en Inde depuis un an, il n'est à Kanpur que depuis quinze jours.

Le lieutenant comprend immédiatement qu'on lui confie une cause perdue. Il est insensé de défendre un traître, de préparer un bon dossier en deux jours. D'autant que le major Strafford et le capitaine Busby, pour l'accusation, seront intransigeant avec l'honneur de l'Armée. On ne se prive pas de rappeler son devoir de fidélité à Victor Narraway. Bien qu'il n'ait pas d'alibi vérifiable, John Tallis nie être impliqué. Cet infirmier trentenaire à l'humour un brin cynique n'aurait rien vu. Le lieutenant interroge le caporal Grant, premier à être intervenu suite à l'évasion. Pour lui comme pour les deux autres soldats présents, les faits sont limpides, et la condamnation de Tallis est une évidence. Le médecin de la garnison ne voit pas d'autres versions possibles, lui non plus.

S'il est inexpérimenté, Victor Narraway imagine toutes les hypothèses plausibles. Tallis n'avait aucune véritable raison de se faire le complice de Dhuleep Singh. D'autant moins dans le contexte actuel de l'Inde, où la confiance n'est plus de mise avec les autochtones. Le procès de John Tallis débute dès le lendemain, quasiment à huis-clos, mais le colonel Latimer tient à ce que soit respecté un semblant de procédure légale. Ça risque plutôt de ressembler à un simulacre de procès. L'accusation s'avère précise sur l'évasion de Dhuleep Singh, que l'on a jamais retrouvé, alors que le lieutenant n'a pratiquement aucune carte favorable en mains. Le sort de Tallis ne fait guère de doute…

 

Les “Petits crimes de Noël” d'Anne Perry sont des romans un peu plus courts que ceux qu'elle écrit généralement, mais il possèdent un charme certain. Qu'on ne pense pas que les intrigues seraient moins ingénieuses ou les contextes plus mal dessinés. “Un Noël à Kanpur” démontre justement le soin pris par l'auteure à nous exposer une situation pas du tout ordinaire : “Juger un soldat pour la mort d'un garde à Kanpur semblait ridicule alors que, partout dans le nord de l'Inde, des dizaines de milliers d'hommes se mitraillaient et se poignardaient, des hommes en qui ils avaient cru un an plus tôt sans la moindre hésitation.” Le siège de Kanpur, qui causa plus de quatre-cent victimes mutilées et pour beaucoup jetées dans le puits de Bibighar, est resté un épisode dramatique de l'histoire coloniale britannique. Il marqua les débuts de la révolte du peuple indien.

Contexte essentiel, dans cette histoire, on le comprend. L'accusé John Tallis fait preuve de lucidité quand il évoque le colonialisme : “Nous sommes une poignée d'hommes blancs à un demi-monde de chez nous, quelques dizaines de milliers qui essayons de gouverner un continent entier ! On ne parle par leurs langues, on ne comprend pas leurs religions, on ne supporte pas leur maudit climat, on n'est pas immunisés contre leurs maladies… Pourtant, nous sommes là et nous voulons en plus qu'on nous apprécie ! Et nous sommes tous stupéfaits quand ils nous plantent un couteau dans le dos... Dieu nous préserve, nous sommes des imbéciles !” (traductions Pascale Haas). D'autant que ces faits se produisent quelques temps après la Guerre de Crimée, où les Anglais ne furent pas très brillants, non plus. Un conte de Noël, oui, mais évoquant des circonstances fort tendues. Ce qui offre une belle intensité à ce suspense.