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Publié par Claude LE NOCHER

Hervé Sard : La catin habite au 21 (Baleine, Le Poulpe, 2014)

Qui ne connaît pas Gabriel Lecouvreur, que l'on surnomme Le Poulpe à cause de ses longs bras façon tentacules. Témoin de notre époque et de tous ses dysfonctionnements, c'est un esprit libre qui va fouiller dans les poubelles souvent fétides de l'énigmatique. Si une vérité n'est pas destinée à être dévoilée, ça titille Gabriel jusqu'à lui donner une furieuse envie d'enquêter. Il suffit d'un fait divers dans la presse, que la plupart des lecteurs auront trop vite lu, pour que Le Poulpe se mette en chasse. Prenez l'exemple de cette prostituée qui a disparu du côté de Sainte-Mère-des-Joncs, ce bled de trois-cent-quinze âmes où un projet d'aéroport est lancé. Cette info n'excite pas grand monde, même pas les autorités. Sauf Gabriel Lecouvreur, ainsi que le Professeur Morillons, un voyant aveugle.

Jérômette Blanchon, seize ans de tapin dont trois pour une agence, grande expérience et petite vertu, se faisait appeler plus noblement Roxanne. Pas de la vulgaire pute de trottoir, ça non. Clientèle Internet qui sélectionne et qui paie recta : la société des sœurs Broutë qui l'emploie, c'est du sérieux. Disparition ambiguë, oui. Pour Morillons, Roxane “elle est perdue. Tellement perdue que certains se demandent si elle a jamais existé.” Pourtant, ses trois patronnes trouvent encore des traces de son activité. Pour cette mission pas claire, son vieil ami Pedro fournit une identité au Poulpe : Tristan Izeux, délégué du Ministère de l'Agriculture. Direction Sainte-Mère-des-Joncs, pas loin de Nantes, mais au milieu de nulle part, où le modeste Hôtel du Centre servira de camp de base à Gabriel.

Les patrons de l'hôtel sont plutôt favorables à l'installation du futur aéroport, dont ils espèrent des retombées économiques. Ce n'est rien à côté du maire qui, lui, a carrément la folie des grandeurs, imaginant un essor faramineux. Gabriel se sent surveillé. Un type bizarre que l'on surnomme Jerry Lewis, semble-t-il. C'est Sergent Pepper que le Poulpe va interroger ensuite. Ce clone vieillissant de John Lennon, emblématique des opposants au projet, est un des occupants la ZAD, les terrains destinés à l'aéroport. Des arguments, il en a quelques-uns contre ce monde où tout est “trop”. Où chacun est devenu l'esclave volontaire de sa voiture, de sa télé, de son portable. L'aéroport, projet de “trop” ?

Sous une pluie incessante, Gabriel revient au village où il a rendez-vous avec Roxane. Au 21 de la grand'rue, c'est la divine Émilie qui accueille Le Poulpe. Ce n'est pas celle qu'il cherche, d'autant qu'elle n'a pas l'air d'une pute. Celle qui lui succède n'est pas non plus Roxane : la Tatie Lucie est vieille, laide, peu soignée. Gabriel ne tient nullement à tenter une expérience sexuelle avec elle. Peu après, il est agressé par un homme aux allures de grizzly, qui finira par avoir plus de mal que lui. Ses conversations avec le patron du café des Sports, avec la nymphomane Dr Dorothée Dechines, puis avec le vieux paysan Louis pourraient l'aider à trouver une bonne piste d'atterrissage pour son enquête…

 

Et voici notre ami Le Poulpe reparti pour une nouvelle aventure. Toute ressemblance avec le site de Notre-Dame-des-Landes, projet contesté d'un futur aéroport, ne serait peut-être pas imaginaire. Dans cet endroit désert longtemps inexploité par l'agriculture, les enjeux écologiques pèseront-ils davantage les enjeux financiers tous azimuts ? En réalité, Gabriel n'est pas sur place pour prendre parti sur la pertinence ou non de ces installations à venir. Il s'agit pour lui de retrouver une femme. Une zézayante, une mignonne, une laide, une nympho, il va en croiser plusieurs. Et quand il est trop sollicité, il finit par ne plus être un ange, Gabriel.

Évidemment, c'est sous le signe de l'humour que se déroule cette enquête tâtonnante. Par exemple : “[au sujet de la prostituée] d'après l'architecte, il y a tromperie sur la marchandise. Il avait réservé un canon, on lui a refilé un boulet” ou encore “Aucune agence immobilière ne propose de maisons avec fissures, plancher en pente, vue sur l'autoroute ou truffées de termites et à portée d'odorat d'une décharge publique. Dans le petit monde de l'immobilier, il n'existe que des bonnes affaires...” L'auteur nous dresse les portraits d'une galerie de personnages hauts-en-couleur, délicieusement caricaturés. On connaît le talent d'Hervé Sard pour nous raconter de savoureuses histoires. Son épisode du Poulpe s'avère parfaitement réussi.