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Publié par Claude LE NOCHER

Joseph Incardona : Aller simple pour Nomad Island (Seuil, 2014)

Les Jensen forment une famille genevoise aisée. Paul et Iris, les parents, ont quarante et trente-sept ans. La fille Lou et le fils Stanislas sont âgés de quatorze et neuf ans. Le père fait carrière dans la finance. La mère se remet oisivement de certains problèmes de santé. L'adolescente Lou entretient un esprit rebelle et possède déjà un corps de petite femme. Très intelligent, le jeune Stanislas apparaît assez malingre pour son âge, ainsi que plutôt craintif. Paul est un homme athlétique. Iris espère dégager encore le charme de la maturité. Ont-ils besoin de vacances exotiques tous quatre ensemble ? Iris estime que c'est le cas, et réserve un séjour dans l'île de Nomad Island, du côté de l'Océan Indien.

Après “vingt heures de carlingues, de salles d'attente, de lumières artificielles, de sons ouatés, d'air frelaté”, le long trajet s'achève sur le petit aéroport de l'île volcanique. Où un personnage unisexe arrive en retard pour les prendre en charge. Pour rejoindre le Resort, ils vivent un parcours quelque peu agité. Le résultat en vaut la peine : de leur bungalow au crépuscule, c'est un panorama magnifique qui s'offre aux Suisses. Le séduisant Mike explique à la famille Jensen quelques règles de la vie sur place. C'est à dire dans l'enceinte étendue du domaine dont les Résidents sont priés de ne pas sortir. Bien qu'un peu directif, Iris trouve ce beau Mike à son goût. Sa fille Lou se dévirginiserait volontiers avec lui.

Le premier jogging intensif de Paul le mène jusqu'à la clôture du domaine, avec un retour plus harassant. Stanislas et ses nouveaux copains Charlotte et Hugo ne se sentent guère d'affinités avec cette Denise qui leur enseigne la plongée de base. Au beach-volley, Lou se fait vaguement des amies parmi les filles de son âge. Iris suscite la curiosité des autres Résidentes en testant le Little Market du Resort. Le Centre de Bien-être lui conviendrait sans doute davantage. Les Jensen sont conviés par Mike à un pot de bienvenue au Club. Rien d'antipathique, mais l'ambiance reste peu excitante pour Paul, qui boit trop. Tous ces gens en blanc semblent conditionnés, oubliant qu'ils sont dans un décor paradisiaque.

Les Jensen ont, comme les autres, perdu la notion des jours, du temps qui passe. Seuls Stan et ses deux amis, se réfugiant dans un Éden secret, en sont conscients. Si sa femme et sa fille sont ensorcelées par cette vie enchanteresse, Paul et son fils conservent encore une lucidité. Malgré les drones survolant l'île, Paul se munit d'une combinaison néoprène et d'un fusil de chasse sous-marine pour explorer les possibilités de fuir. Au risque de croiser d'hostiles sauriens. Stan, Charlotte et Hugo tentent une voie souterraine. Alors que les forces invisibles de l'île se rapprochent, Paul et les enfants ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour s'évader…

 

C'est une histoire extrêmement troublante que nous raconte Joseph Incardona. Un sombre roman d'aventures, puisque les péripéties s'y succèdent sur un tempo soutenu. On se dit qu'on va sourire des déboires de cette petite famille en vacances. Pourtant non, même si pointe parfois une certaine drôlerie, on comprend très vite dans quel guêpier ils se sont fourrés. Dans la réalité déjà, les clubs de vacances exotiques prennent en main les loisirs des touristes, qui ensuite se déclareront ravis de n'avoir eu qu'à se laisser vivre. Ici, on peut craindre l'assujettissement de ceux qui posent le pied sur Nomad Island.

Face à l'envoûtement, les quatre membres de la famille réagissent différemment. Chacun sa psychologie personnelle (peut-être ambiguë) au gré des évènements : voilà ce qui fait la force du récit. Joseph Incardona fait partie de ces romanciers qui “écrivent”, peaufinant les nuances des intrigues. Sommes-nous tellement pressés d'aller au Paradis, d'y mener une existence idéalisée ? Qu'on ne cherche pas une stricte morale, l'auteur n'est pas un donneur de leçons. Il crée une ambiance qui fait penser aux séries télévisées d'antan, “L'Île fantastique” et “Le Prisonnier”. Laissons-nous séduire par ce bon scénario, à défaut d'apprécier le climat de cette île de malheur.