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Publié par Claude LE NOCHER

Catherine Guennec : L'Argot pour les Nuls (Éd.First, 2014)

Évoquer l'argot s'associe, dans l'esprit de beaucoup, à un langage vieillot et vulgaire. C'est davantage un vocabulaire qu'une langue, utilisé dans le monde du banditisme ou dans les milieux populaires. Parler l'argot, en connaître fut-ce quelques mots, ça reste très mal vu au sein de la bourgeoisie éduquée. Pourtant, quand le cadre d'entreprise dit qu'il va “être charrette” (en retard) à cause d'un bug, quand un boxeur “va aux pâquerettes” (au tapis), quand le cuisinier travaille sur son “piano” (fourneau), quand la couturière se sert d'un “hérisson” (pelote d'épingles), ou quand un lascar des cités “kiffe une zouz” (une femme), on s'aperçoit vite que l'argot a évolué et qu'il reste présent dans notre quotidien.

Le mot argot lui-même apparaît en 1628, mais ce serait oublier que François Villon utilisa bien avant des formules inexistantes dans le français de son temps. À l'époque du bandit Cartouche, début des années 1700, on utilise des termes tels “la fouillouse” (la poche), “défrusquiner” (déshabiller), “un ratichon” (un prêtre), “la tournante” (la clé), “le daron” (père ou patron), “la toccante” (la montre), “entraver” (comprendre), “le palpitant” (le cœur), “la tronche” (la tête). Autant de mots dont chacun peut se servir de nos jours, en toute facilité. Au siècle suivant, viendront des termes comme “greffier” (chat), “reluquer” (observer), “turne” (maison), toujours d'usage courant. Le célèbre Vidocq va contribuer lui aussi à enrichir ce langage imagé qu'est l'argot. “Être de mèche” (complice) ou “pioncer” (dormir) faisaient partie de son vocabulaire.

Tout au long du 19e siècle, les écrivains (Balzac, Zola, Sue, Hugo et bien d'autres) vont se servir de l'argot en tant que parler populaire, ou quand des malandrins apparaissent dans leur œuvre. Devenu littéraire, l'argot trouve ses lettres de noblesse, même si c'est pour longtemps un langage décrié des bien-pensants. Au 20e siècle, après avoir hanté les chansons populaires (comme celles de Fréhel), ce sont Auguste Le Breton, Albert Simonin, Alphonse Boudard qui vont user et abuser de l'argot du milieu des truands. Fernand Brignol, Francis Carco, René Fallet, Alexandre Breffort, Antoine Blondin, ne se prive pas de jouer avec ce langage. Il faut évidemment citer Céline, avec “Bagatelles pour un massacre” et “Guignol'Band”, qui associe l'invective féroce au parler des bas-fonds. Et puis Maurice Mac-Nab, Jehan-Rictus, Émile Chautard, qui furent des ambassadeurs de l'argot.

Les amateurs de langue verte, autre qualificatif de l'argot, retiennent deux noms majeurs dans la seconde moitié du 20e siècle : Frédéric Dard (San-Antonio) et Michel Audiard. Si le premier écrit des histoires policières, c'est en priorité le langage fleuri qui alimente ses récits. Quitte à forcer sur les logorrhées verbales, puisque le but est de faire sourire. Avec lui, “une gibecière à carénage italien” n'est autre qu'un soutien-gorge, “claper d'un store” c'est cligner de l'œil, “une jouvenpucelle” étant bien sûr une jeune fille vierge. Des milliers d'autres trouvailles émaillent ses romans. Quant à Audiard, faut-il rappeler les dialogues de films qu'il peaufina ? “Ça court les rues, les grands cons – Oui, mais celui-là, c'est un gabarit exceptionnel. Si la connerie se mesurait, il servirait de mètre-étalon. Y serait à Sèvres” (Le cave se rebiffe). Sans oublier ici “Lulu la Nantaise”, bien entendu.

Être swag, avoir le seum, un boloss, s'enjailler, wesh, blaze, et tous les mots en verlan de caillera à chelou, ont été adoptés par le FCC (Français Contemporain des Cités). Du bled ou d'Afrique noire, de l'américain ou du français classique, des mots triturés sont inventés par les nouvelles générations. Qui, curieusement, retrouvent le bon vieux “daron” d'antan. Plus classiques sont les mots-valise (la “prostipute” de San-Antonio vaut la “foultitude” de Victor Hugo, non?). Dans toutes les classes de la société, les jargons professionnels sont d'un bel apport pour l'argot également. “Sucer la roue” en cyclisme ou “tirer la couvrante” pour s'approprier un succès, le langage quotidien est souvent mêlé d'argot. Les chansons de variétés, et pas seulement celles de Pierre Perret, ne manquent pas d'exemples de ces expressions (quelquefois pleines de gauloiserie) s'inspirant du parler populaire.

Si une langue académique nous permet de nous exprimer clairement, un langage plus imagé ou plus vif permet aussi de se faire comprendre, parfois plus aisément. Répliques de cinéma, dialogues de théâtre, phrases de politiciens, argot oublié (tel “piquer un soleil” qui signifiait rougir) ou actuel (“belek” pour dire “fais gaffe”, “zonzon” désignant soit des écoutes téléphoniques, soit la prison), c'est une approche aussi complète que possible qui nous est présentée dans “L'Argot pour les Nuls”. Un langage qui a évolué, et progresse de nos jours encore, voilà ce que nous montre cet excellent ouvrage.