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Publié par Claude LE NOCHER

Sébastien Gendron : La revalorisation des déchets (Éd.Albin Michel, 2015)

Il faut des prédispositions pour devenir tueur à gages. Ce n'est pas Dick Lapelouse qui dira le contraire. Né en 1970 d'une honnête mère aimante et d'un père truand abattu dans un règlement de comptes, Richard fit son apprentissage en autodidacte. Avec succès, puisque dès l'âge de vingt ans, il entre au service d'un mafieux niçois. Il sera son homme de main durant quinze ans, sans accroc, dans un milieu pourtant instable. Ayant développé un sens du meurtre sans états d'âme, choisissant la région bordelaise, Dick Lapelouse entreprend de se lancer en indépendant dans cette activité. Cela s'avère bientôt très rentable, car en ces temps de crise, qui n'a pas envie de supprimer les fâcheux de son entourage ? Son bureau voisinant avec celui du psy Malcolm Braun, ceux qui ont besoin d'aide peuvent se contenter d'une analyse ou faire appel au tueur à gages, c'est pratique.

Dick Lapelouse n'a pas de grandes ambitions, juste de rendre service à moindre coût, compréhensif quand il s'agit de néfastes à éliminer. “Alors non, je ne suis pas pour la peine de mort et je ne traite que rarement les cas de vengeance criminelle… Mon métier, c'est de supprimer des salopards à qui la justice ne s'intéresse pas et qui salissent et oppriment des vies entières. Mais sur demande des plaignants uniquement, parce que je ne combats pas le crime.” Bien qu'il ne soit nullement un vengeur, on se bouscule pour l'engager. Au point qu'il lui faut absolument une secrétaire. La quinquagénaire et massive Camille, fan nostalgique de Claude François, employée moitie-moitié par l'exécuteur et par le psy, fera parfaitement l'affaire. Il s'agit juste qu'elle pense que Dick est plutôt détective privé. Néanmoins, davantage que durant son enfance, il a parfois besoin de séances psy.

Dick est sélectif parmi sa clientèle, prudent dans l'énoncé des contrats. Quand l'ex-policier Blondel le contacte, il multiplie les précautions reniflant le coup fourré. À l'heure de passer à l'acte, l'affaire des frères Blondel se vérifie compliquée. Dick lui-même est légèrement blessé, ce qui justifie qu'il se mette au vert à Arcachon quelques jours. Après tout, il ne se prend pas pour un héros de films d'action. Il préférerait sans doute qu'une blonde qui se prénommerait Dionne lui serve d'ange gardien. Dans l'enquête Blondel, il reste attentif à ce qu'en dit la presse. Et voilà qu'on lui présente le cas d'un authentique fumier, Ramón Suñer Llanos. Du genre intouchable, malgré un parcours monstrueux. C'est son fils Carlos, sexagénaire, qui souffre d'avoir eu un tel père. D'autant que, âgé de quatre-vingt-dix ans, Ramón Suñer Llanos renverse les rôles, faisant passer son fils pour un type ignoble.

Dick prend le temps de régler, à la demande d'une brochette d'enfants, le cas du maire Duvernois, Célibataire, cinquante-cinq ans, chasseur, gros buveur, auteur d'abus sexuels, cet ogre aura mérité son sort. Puis Dick se rend à Lisbonne, sur la piste de Ramón Suñer Llanos. Et aussi sur celle de Pepe Carvalho, le héros de Manuel Vázquez Montalbán, avec une pincée de Donald Westlake pour faire bonne mesure. La spectrale Dionne n'est pas loin, réprobatrice quant à cette mission peu rentable. Dick va ensuite devoir faire le détour par Paris, pour une mise au point avec sa mère au sujet de son père. Mais ses aventures ne s'arrêtent pas là…

 

Après “Le tri sélectif des ordures (et autres cons)” (Pocket), voici la suite des tribulations de Dick Lapelouse. Pour être précis, ce nouvel opus permet de pénétrer plus intimement dans l'univers de ce singulier tueur à gages. Si l'assassinat est un art, il a aussi une sorte de morale : “Il serait plus juste de dire de moi que je n'accepte pas la revalorisation des déchets, que je n'accepte pas la respectabilité masquant l'infamie, que je n'accepte pas qu'il puisse y avoir des hommes, des femmes, des fils, des filles, des mères ou des pères qui, jouant de leur rôle, sèment l'horreur autour d'eux dans la plus totale impunité. Cette tâche que je me suis donnée ne fait nullement de moi un justicier. Je refuse la section en noir ou blanc de l'humanité.”

Hanté par une fantomatique blonde, et par quelques détails de sa propre vie, il a bien de la chance de voisiner avec un psy, même si celui-ci ne lui fait pas de “prix d'ami”. Pour qu'une comédie policière fonctionne, il faut plus que des situations humoristiques. On attend une tonalité narrative, une inventivité débridée, une certaine ironie, en un mot : une écriture. C'est ce que nous offre ici Sébastien Gendron. La construction du récit n'a rien de linéaire, avec ses courriers, ses réflexions perso bardées d'auto-dialogues ou d'alinéas numérotés. Le “conte de l'ogre Duvernois” est délicieusement présenté. Voilà un roman très drôle, qui permet de savourer un fort agréable moment de lecture.