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Publié par Claude LE NOCHER

Jacques Bablon : Trait bleu (Éd.Jigal, 2015)

On l'a collé pour vingt ans en prison. C'est mérité, puisqu'il a effectivement poignardé Julian McBridge. Si on n'avait pas asséché l'étang où il avait jeté le cadavre, il serait passé entre les mailles du filet. Pas de chance, mais vaut mieux qu'il le prenne comme ça vient. Détenu modèle, pour espérer une remise de peine bien relative ? Il accepte de peindre des jouets en bois, à l'atelier de la prison. C'est joli, et ça occupe. Par ailleurs, il a des séances avec un psy. Ça donne une image rédemptrice, sans doute. Sauf qu'il invente un tas de trucs bidons à raconter au psy. De quelle famille lui parlerait-il, vu qu'il n'en a jamais eu aucune ? Et puis, il y a Whitney Harrison, la brave visiteuse de prison. C'est elle qui lui met en tête des projets d'évasion, qui lui fait parvenir un Glock17. De quoi devenir un peu plus agressif envers les gardiens, quand on possède un pareil joujou.

Et puis, c'est le miracle inattendu. À l'autopsie du corps de McBridge, on s'aperçoit “que c'était une balle du fusil d'Iggy, mon meilleur pote, qui avait tué, pas mon coup de couteau. Il s'était dénoncé sans qu'on lui demande...” Et Iggy s'est suicidé en cellule trois jours plus tard. Le voilà donc libre, sans trop de fric, mais il réussit à en gagner un peu afin de retourner chez lui. Il retrouve sa maison dégradée, envahie par les rats. Il dispose de temps pour nettoyer et retaper tout ça. Il contacte aussi deux filles qui étaient copines avec Iggy, Rose et Emilou. S'il a vaguement fantasmé sur le cul parfait de Mary, joueuse de badminton, ils pourraient former un petit couple avec Rose. Un problème a régler, quand même : le cadavre de Brett Lindegren, qu'il a trouvé enterré dans son jardin. Ce notable est certainement une autre victime de son pote Iggy. Il faut s'en débarrasser.

Sa sexualité plutôt en berne est requinquée par la belle Beth. Mais voilà qu'un quatuor de tordus vient lui réclamer le butin d'un casse qu'ils ont accompli avec Iggy. Il ignore tout, se doutant bien que ces gugusses reviendront à la charge. En réalité, le fric était planqué dans le bateau qu'il a vendu à celui qu'il surnomme Big Jim. Ensemble, ils immergent le butin dans le lac d'à côté de chez Big Jim. Cet inconnu en Harley portant une toque à la Davy Crocket, qui rôdait dans le coin, c'est Pete, le frère d'Iggy. Il vit peinard avec la jolie Liza et leur bébé. Pete lui raconte les circonstances exactes de la mort de McBridge, dont il fut le témoin.

Beth a été agressée avec violence par les quatre complices, qui s'attaquent de nouveau à lui. Intervient un rouquin, qui était gardien à la prison, un nommé Bob, ami de Whitney Harrison. Ils vont lui offrir un refuge avec eux dans une caravane déglinguée. Est-ce que tout peut vraiment rentrer dans l'ordre, afin qu'il passe des soirées tranquilles au club des environs, entouré de Big Jim, Beth (qui s'est rétablie), Peter, et Rose ? Ce serait surprenant. Certes, les complices d'Iggy sont éliminés petit à petit. S'il apprend la vérité sur McBridge et Lindegren, qui furent quand même de vrais salopards, il n'est pas encore arrivé au bout de son chemin semé d'embûches…

 

Si Jacques Bablon avait étiré la même histoire sur quatre cent pages, au lieu de cent-cinquante, il n'aurait pas obtenu l'effet recherché. Car il s'agit ici d'un roman d'action qui mise sur la vitesse, sur un tempo vif, sur un rythme soutenu. L'identité du héros narrateur, on s'en fiche. C'est un de ces types largués qui pullulent, en Amérique ou ailleurs dans le monde. Un gars fataliste, puisque la vie ne lui a jamais fait de cadeau, et qu'il faut bien s'accommoder d'une existence chaotique. Il va prendre des coups ? C'est dans l'ordre des choses. Pas grand monde de fiable, parmi les personnes qu'il croise après sa sortie de prison ? Considérant sa marginalité, c'est également normal.

L'auteur utilise une tonalité narrative imagée carrément séduisante : “Pete était mal luné, ou tout comme. Il est resté sans voix quand il m'a vu dans mon cadre de vie. Ça faisait penser à l'enfer. Pas que le feu ou ma balafre sanguinolente. Caravane bouffée par la rouille entourée de buissons d'épines, cochon noir au milieu d'un champ de boue et de merde, et cerise sur le gâteau, John-Fitzgerald le zombi. Un choc quand on le voyait pour la première fois…” Dans la grande tradition du noir polar, le récit est percutant. C'est le plus bel atout de ce suspense mouvementé, digne de déjà figurer parmi les meilleurs suspenses de l'année.