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Publié par Claude LE NOCHER

Hervé Jaouen – Léopold Turgot : Si loin des îles (Éd.Locus Solus, 2015)

Un romancier invente des histoires, généralement les plus crédibles possibles. Pourtant, la fiction se nourrit de réalité. Contexte social, géographique ou puisé dans le passé, héros proches de personnes vivantes ou défuntes, c'est ainsi que l'auteur apporte une véracité à ses récits. Quand Hervé Jaouen retrace la saga des “Filles de Roz-Kelenn” ou celle de la famille de “Gwaz-Ru”, des Bretons à travers le 20e siècle, on sait que ce sont des images pas si éloignées de ce que vécurent les habitants de Quimper et de toute la Bretagne.

Son inspiration est encore plus directe quand il écrit “L'adieu aux îles” (Éd.Mazarine 1986, Folio Gallimard 1999). Hervé Jaouen extrapole dans ce roman le parcours de la famille de son épouse, se servant des éléments biographiques dont ils disposent. Originaires de la Manche et des Côtes d'Armor, les Turgot firent souche à Saint-Pierre-et-Miquelon, au large des côtes du Canada. Français exilés, ils s'adaptèrent au rugueux climat et s'y marièrent. Parce qu'il s'agissait d'un cadre de vie qu'ils avaient choisi, et qu'ils y connurent un certain bonheur, leur attachement à ces îles resta intense.

Léopold Turgot et son frère Emmanuel étaient employés au Câble, liaison sous-marine transmetteuse de messages entre les États-Unis et l'Europe. À cause d'un accident sur ce câble, tous deux perdirent leur emploi autour de 1930. À part vivoter, ils n'avaient guère l'espoir de pouvoir rester sur place. Après tout, la France métropolitaine était leur pays, et on semblait y vivre plutôt correctement. C'est ainsi que se décida le "retour" vers ce qui n'était ni vraiment leur patrie, ni exactement un pays paradisiaque. Quelques errements, puis Léopold Turgot trouva de nouveau un emploi et fit venir Emmanuel avec les siens.

Voilà pour le trajet particulier de cette famille, celle de Mme Jaouen, dont Léopold Turgot était le grand-père. Toutefois, l'objet de “Si loin des îles” est ailleurs. Ce texte est un de ces documents rares qui ont failli se perdre : un témoignage sur la 2e Guerre Mondiale, telle que l'on vécue les Turgot dans le Finistère. Avant 1939, pour leur métier, ils se sont installés à Brest. Dès les premiers mois du conflit, Léopold Turgot raconte – comme dans une lettre à ses cousins de Saint-Pierre-et-Miquelon – ce qu'entraîne pour eux les débuts de cette guerre. Port stratégique, Brest fut pilonné par les avions anglais à partir de juin 1940. Les bombes commencèrent à détruire la ville, à la grande frayeur des habitants.

Au rythme des alertes, des canonnages, des survols, chacun s'organise comme il peut, pour avoir assez de nourriture, pour se débrouiller sans gaz quand celui-ci est coupé, pour se procurer du charbon. Et même, bien plus banalement, pour circuler en ville et dans les environs. Désœuvrés puisque le Câble est désactivé, les frères Turgot bricolent. “Je fais le cordonnier et, ma foi, réussis très bien. Seulement, c'est le cuir qui manque le plus. Nous n'en sommes pas encore rendus à porter les boutoucoat [sabots de bois] mais ça viendra.” D'août 1941 à avril 1942, le travail de leur fille Germaine l'éloignant de Brest par sécurité, les Turgot vont se réfugier à Landivisiau. La situation reste précaire.

Puis Léopold et Emmanuel trouvent chacun une maison à Huelgoat, à plus de soixante-dix kilomètres de Brest. Après une longue interruption, Léopold reprend son témoignage en octobre 1944, se remémorant la dramatique période traversée. À Huelgoat, on ne subit pas les bombardements, mais la présence de l'armée hitlérienne est aussi importante. Leur fils militaire Léo étant revenu dans ses foyers, les Turgot vont créer dans les pièces disponibles de leur maison un atelier de tissage. Une manière de subsister, de gagner un peu d'argent. Par roulement, les hommes sont ici réquisitionnés par l'occupant, pour des travaux de bûcheronnage. Enfin, ce sont les débuts de la Libération, non sans risque de contre-attaque allemande…

Cet ouvrage comporte une première partie, où Hervé Jaouen évoque l'univers familial des aïeux de son épouse, et la découverte tardive de ce document. Le témoignage de Léopold Turgot dépasse son expérience personnelle et la vie de ses proches. Si l'oralité a permis à bien des gens de connaître leurs origines, un tel texte – écrit avec une certaine précision littéraire – dit avec force et vérité ce que fut le quotidien réel de nos récents ancêtres, en des temps perturbés. Excellente initiative de le partager, de le publier, d'en faire profiter le public. Un document historique à découvrir.

Chaque jour, mes chroniques et mes infos : http://www.action-suspense.com/