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Publié par Claude LE NOCHER

Jérémy Bouquin : À mort le chat ! (Éd.Lajouanie, 2015)

Jarring est un lobbyiste quadragénaire carrément speedé. L'argent, il n'en manque pas, claquant de belles sommes pour s'acheter toutes sortes d'excitants, de drogues. Il en a besoin afin que son énergie ne retombe jamais. Son suivi chez un psy et les quelques antidépresseurs qu'on lui prescrit n'y suffiraient pas. D'autant que, quand il n'entend pas la voix de son défunt père, c'est celle de son chat qui lui parle. Ce qui est paradoxal chez lui, c'est qu'il est allergique aux félins au point de les maltraiter, mais qu'il ne peut s'en passer. Des problèmes auxquels il remédie grâce à l'alcool et aux substances illégales. Dans son job, il doit être shooté au maximum. Laissons-le expliquer son métier :

“Je bricole des stratégies cyniques pour contrer les attaques permanentes des entreprises concurrentes de mes clients, je travaille aussi pour des politiques en manque d'image, ou tout simplement avec des petits soucis. J'adore mon job. Je bosse jour et nuit, vis à cent à l'heure […] Je suis le "Scarface" de la communication, "L'Inspecteur Harry" du lobbying. Je massacre, j'égorge, j'impose dans la douleur mes idées… enfin, celles de mes clients […] Ma réputation me précède. Des clients, j'en ai eu des milliers. Des stars, des gros poissons, des ministres. Mon carnet d'adresses est bourré à craquer de gens qui ne diront que du bien de mon travail. Que je sois défoncé, obsédé, pédé, drogué, complètement taré, ils s'en moquent. Je suis celui qui les a sortis de la merde…”

Sa nouvelle mission, pour laquelle son devis réclamera un budget conséquent, c'est de valoriser les OGM, de positiver autour de ces produits, peut-être de faire passer des lois qui les autoriseront sans restriction. Un tel projet tient sur un Post-It : “Une stratégie médiatique, un mouvement populaire, une réaction en chaîne sur les OGM. Une "réaction sociétale", faire entendre à la majorité d'un peuple que bouffer de la merde est vital, voire épanouissant.” Pour ça, il a besoin des méthodes de la communicante Catherine, une vraie tornade en contact perpétuel avec des tas de décideurs, et de son équipe affûtée. En plus, côté sexe, c'est aussi hyper chaud quand Catherine se déchaîne. Pour le défoulement, il se procure aussi un Magnum 357 digne de son héros, l'inspecteur Harry Callahan.

Trouver une personne charismatique qui incarnera les bienfaits des OGM, voilà la carte à jouer. Un casting, mille possibilités pour le staff de Catherine. Jarring pense que c'est un homme politique qu'il lui faut, pas trop connu donc malléable. Il repère le candidat idéal, député-maire dans un bled du Sud. Avec son dernier chaton et un stock de drogues, il file sur l'autoroute, trajet halluciné jusqu'à cette bourgade endormie. Hermétique aux réseaux Internet, ce trou perdu, ça ne va pas l'aider. À cause du chat, il est refoulé à l'hôtel local, et doit dormir dans sa voiture. À cause de sa désinvolture, n'ayant pas de rendez-vous, il est pareillement refoulé à la mairie. Il n'est pas coutumier de ces contretemps.

Difficile à joindre, le politicien lui donne finalement rendez-vous dans un garage de la commune. Pas de maire, mais des types patibulaires dans cet endroit louche. Le but est de le décourager, en employant la force sans hésiter, qu'il comprenne une fois pour toutes. Heureusement que, en état de choc, il va trouver un pharmacien compatissant. Le député-maire, il en a besoin pour l'opération OGM, mais il ne renonce pas à se venger des brutes qui l'ont tourmenté, non plus. Quitte à dépasser un point de non-retour…

 

C'est un roman trash, agressif, décalé, provocant. Le premier chat-pitre est là pour nous donner la tonalité : sous amphétes et autres dopants type "pot belge", ça va zigouiller sec et remuer grave. Âmes sensibles et amis des chats s'abstenir. Le lobbying, ça ne fait pas dans la guimauve ultra-sucrée, ni dans la balade automobile respectueuse des limitations de vitesse. On charge la dose de stimulants sans modération, puis on secoue les idées et les gens, on force le passage et on impose son tempo d'enfer, dans ces milieux-là. Aucun sentiment, de l'efficacité. Tout est un produit, la politique venant en tête : “La politique est devenue un passe-temps. Les guerres de partis : ridicules ; depuis longtemps, j'ai compris que les valeurs, la vitrine, n'existent pas. Ces types sont des cannibales, des prédateurs juste bons à se massacrer... Escroqueries, abus, détournements, tout cela n'est que le triste background d'une caste qui préfère diriger à trouver des solutions.”

Dans la vie réelle, il semble que les carrières de lobbyistes ne soient pas tellement longues, ils tournent la page, trouvent une planque chez leurs relations. Ici, le héros aura-t-il cette sagesse ? À trop jouer avec le feu, à trop se prendre pour l'inspecteur Harry, les abus finissent par se payer, on s'en doute bien. Surtout si tout cela repose sur des bases plus tourmentées qu'il y paraît… Soyons clairs : la psychologie y étant brutale, il est plus que probable que ce roman noir déplaise à des lectrices et lecteurs habitués aux intrigues conventionnelles, aux histoires énigmatiques. Pour d'autres, ce rythme effréné, en sur-régime, avec ses moments sanglants et crasseux, c'est justement ce qui offre sa saveur acidulée à ce suspense. “À mort le chat !” est une vraie réussite, dans son genre.

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