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Publié par Claude LE NOCHER

Stéphane Guyon : Ici meurent les loups (Éditions de la Différence, 2015)

Les liens familiaux n'existent pas vraiment dans cette famille-là, vivant dans une maison au cœur d'un paysage campagnard. Ne parlons pas de la mère qui, hormis aux repas, n'a guère de contacts avec ses proches, et qui n'entretient rien dans son foyer. Le père, c'est un homme sévère et froid, qui semble aboyer sur ses fils plutôt qu'il ne leur parle, qui n'a que des reproches à leur adresser. Face à lui, autant que possible, il vaut mieux faire front ensemble, ses trois fils l'ont bien compris. L'aîné, Stanislas, est un lycéen de dix-huit ans. N'étant présent que pour les vacances, il observe cet univers familial glacé où ses frères expriment logiquement un besoin de liberté, peut-être une nécessité de fuite vitale.

C'est chez Matthias, âgé de quinze ans, que Stanislas sent le plus cette envie. D'ailleurs, l'adolescent disparaît parfois durant quelques jours. Que fait-il ? “Je marche parce que je n'ai rien à attendre de personne et parce que le jour où je foutrai le camp je veux pouvoir me débrouiller sans rien ni personne. C'est pour ça le fusil…” En effet, Matthias a dérobé le précieux fusil de Jimmy, un autre jeune du secteur. Ce dernier sait qui est son voleur, et va se bagarrer avec Matthias pour le récupérer. Stanislas calmera la tension, provisoirement. À chaque retour de fugue, le mépris de leur père est plus flagrant envers Matthias. Il n'est pas plus tolérant envers ses deux autres fils, il n'en supporte aucun.

Ladislas, le plus jeune frère, a treize ans. Si Matthias et Stanislas ont repéré une cabane des alentours où habitent une jeune fille et Samuel, son petit frère de neuf ans, c'est Ladislas qui a noué contact avec l'adolescente. Peut-être s'agit-il d'une amourette mais le garçon a besoin de cette tendresse, introuvable dans son monde. Veuf, le père de Samuel et de sa grande sœur déserte leur cabane. Sans doute profite-t-il des plaisirs de la ville située à une heure d'ici. “On vit comme des clochards” estime le petit Samuel. Sa sœur lui offrira une balade en car jusqu'en ville, et un appareil Polaroid. Croit-elle Ladislas capable de l'emmener loin de ce coin perdu, comme ils en ont formulé le projet ?

Le seul que Stanislas puisse apprécier, c'est leur oncle. Cet homme cultivé est impotent, et commence à perdre la vue. Sans doute lui donnerait-il d'utiles leçons de vie. Stanislas n'a pas la maturité pour les comprendre pleinement. L'oncle a prêté de l'argent à leur père, qui le rembourse avec ponctualité : bonne occasion pour Stanislas de rendre visite à ce parent diminué. Quand la situation va devenir complexe pour sa famille, c'est l'oncle que Stanislas consulte en premier. Mais il s'agit d'une agression ayant conduit au meurtre. Et le petit Samuel a pris en photo celui qu'on peut suspecter d'être l'assassin…

 

Ça se passe dans un décor rural fantomatique, avec des petites collines boisées, à l'écart d'un village qu'on ne fréquente guère. Ça se situe plutôt en France, mais ce pourrait être aussi bien dans quelque contrée américaine, anglaise ou de n'importe quel pays. L'histoire de trois frères confrontés… à quoi ? À un père trop dur, telle est la réponse venant en tout premier à l'esprit. Pourtant, non, ce n'est pas si simple. Ne sont-ils pas plutôt confrontés à eux-mêmes, à leur solitude, à leur inexpérience ? Leur fatalité n'est pas de vivre dans ces paysages rustiques, que d'autres trouveraient idylliques. Leur aspiration ne consiste pas à "partir pour la ville". Quelles que soient les raisons de leur mal-être, quelle que soit la sensibilité de chacun d'eux, ils ont profondément besoin d'une autre vie.

─ “T'as bien fait de partir… T'as bien fait de t'obstiner. Je comprends ça en te voyant aujourd'hui. Je regarde tes frères, et je sais c'est toi qui a fait le bon choix. Je le sens. Tu as bien fait de t'éloigner. Parce qu'il y a dans l'air de cette maison quelque chose de pourri.” Par son regard pessimiste sur un petit groupe de personnes, par la lourdeur qui plane sur eux, par la sourde violence en filigrane, c'est assurément un roman noir qu'a écrit Stéphane Guyon. L'écriture elliptique, parfois déstabilisante, nous invite à aller au-delà du portrait des protagonistes, à illustrer ce qui est passé sous silence. Roman criminel, bien sûr, mis en valeur par une sombre psychologie. Un troublant troisième titre de la collection "Noire" des Éditions de la Différence.

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