Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Claude LE NOCHER

Philippe Bouin : L'homme du paradis (Presses de la Cité, 2015)

Archibald Sirauton est un ancien magistrat, reconverti dans la viticulture en Bourgogne. Il est maire de Saint-Vincent-des-Vignes, une bourgade à cinquante-cinq kilomètres au nord de Lyon. Avec son chien Tirbouchon, il habite le manoir hérité de ses parents. Bougonne, sa gouvernante, a assurément mérité son sobriquet. Filoche, son employé, est un repris de justice revenu dans le droit chemin. Archibald est fiancé à Xavière Sifakis, comédienne entrevue sur les écrans et au théâtre. Actuellement, Xa (c'est ainsi qu'on l'appelle) est en répétition à Lyon pour une pièce de Molière dirigée par Paul Deflers. Un grand metteur en scène, mais intransigeant. Bien que laïc par son état d'esprit et par sa fonction de maire, Archi s'accorde plutôt bien avec Hippolyte Goma, le curé local venu d'Afrique.

Ce qui agite depuis peu la population du cru, c'est un site Internet baptisé "Village en folies". Par ses propos venimeux, le rédacteur vise non seulement Archi et son entourage, mais plusieurs autres villageois. Photos à l'appui si le besoin s'en fait sentir, le corbeau dénonce de supposés défauts de chacun. Au manoir, les proches d'Archi tentent de dresser le portrait de l'auteur du site. Bon photographe, écrivant sans faute, c'est sans doute un type dans la force de l'âge, fortiche en informatique et vivant dans la région. Au bistrot de Saint-Vincent-des-Vignes, les habitants s'échauffent et les bigotes visées râlent. On est d'accord avec Archi pour ne pas mêler les flics à cette affaire. Néanmoins, le sujet finit par faire le buzz auprès des internautes, dont les réactions sont bassement sarcastiques.

Pour avoir "profané" un symbole respecté des villageois, l'anti-clérical Brulebois est la cible de la population, après avoir été dénoncé par "Village en folies". Se réfugiant au manoir, il est finalement pris en charge par le curé Goma. Il devient difficile pour Archi de raisonner ses administrés. Et puis, il suit une autre affaire, concernant quelque peu sa compagne Xa. Le metteur en scène Deflers a été assassiné dans son bureau, au théâtre. Un buste de Molière à disparu, peut-être l'arme du crime. Si le capitaine de police Bordas, ami d'Archi, est toujours fiable, le commissaire Poussin voit là une occasion de briller. Il soupçonne en tête Lydie Grandchamp, comédienne et amante de la victime. Heureusement, des témoins favorables à la suspecte évitent au policier de se fourvoyer dans cette voie.

Un personnage non-identifié traînait dans cette partie de la salle appelée "le paradis". Il se manifestera bientôt anonymement sous le pseudonyme de Valère, personnage de Molière. L'inconnu veut "récupérer son bien", sans préciser lequel. Ce qui ne fait pas forcément de lui un tueur. Kortas, producteur de spectacles, est retrouvé mort dans son appartement de luxe, assassiné de la même façon que Deflers. Il est certain que ce ne sera pas la dernière victime. Le commissaire Poussin interroge à nouveau la troupe de comédiens. De son côté, Archi suit une piste basée sur des limonaires pour retrouver l'énigmatique Valère. Il faut encore avancer sur le site "Village en folies", qui les attaquent de nouveau, Xa et lui…

 

Après “Le vignoble du Diable” et “Les chais des ambitieux”, on retrouve avec un plaisir certain l'univers bourguignon et lyonnais d'Archibald Sirauton. S'il affiche une part de désinvolture, l'ex-juge devenu vigneron n'en est pas moins un homme responsable et un enquêteur avisé. Il ne néglige pas les tirages de cartes divinatoires de Bougonne, mais se fie à son cartésianisme pour réfléchir et résoudre les problèmes. La tranquille tradition vinicole et villageoise est ici bousculée par l'aspect négatif d'Internet :

“Ces intouchables s'appellent les tchateurs anonymes. Sous le couvert de leurs pseudos, ils détruisent et salissent en toute impunité… Dès que l'un d'eux trouve un sujet à démolir, c'est aussitôt l'hallali. On ne sait pas de quoi il s'agit, mais qu'importe, marrons-nous, haro sur le baudet. Le lynchage est ouvert à l'abri des procès.” Modernité et médiocrité vont de pair, quand les vils instincts se déchaînent.

C'est encore une excellente comédie policière que nous propose Philippe Bouin, écrivain confirmé ayant, depuis quinze ans, deux douzaines de romans à son actif. Au théâtre comme au village, on nous présente une belle galerie de personnages typiques, prêtant à sourire. L'aspect criminel, c'est dans le petit monde théâtral (autour de la belle Xavière) qu'il prend forme ici. Mystérieux crimes et individu ambigu rôdant dans les parages : il est bon qu'Archibald Sirauton y mette son grain de sel (non pas son grain de raisin) afin que le commissaire, trop confiant en ses propres talents, ne se fourvoie pas. Un suspense très agréable, entre humour et énigme.

Chaque jour, mes chroniques et mes infos : http://www.action-suspense.com/