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Publié par Claude LE NOCHER

Véronique Chalmet : L'enfance des dictateurs (Éd.Points, 2015)

Quand Saddam Hussein naît en 1937 dans la région de Tikrit, l'Irak reste un pays instable, bien que les Anglais aient placé sur le trône Fayçal 1er. À Bagdad, le pouvoir central est impuissant face aux conflits interethniques et religieux, les tribus étant puissantes dans chacun de leurs fiefs. Saddam est un bébé non désiré, qui n'a jamais connu son géniteur. Sa mère va bientôt se remarier, et aura d'autres enfants, Saddam apparaissant comme le bâtard de la famille. Son beau-père, “Ibrahim Hassan est un colosse au tempérament vicieux et brutal. Adipeux, le visage encadré d'un collier de barbe, la lèvre surmontée d'une fine moustache, il a le regard dur et froid. Il sera le tortionnaire de Saddam pendant six longues années.” Ce salopard, l'enfant n'est pas près d'oublier qu'il sent mauvais.

Jusqu'à l'âge de dix ans, Saddam est un va-nu-pieds en guenille qui survit, éprouvant une certaine jouissance à tuer des animaux. Une enfance solitaire, faisant de lui un être retors et cynique. En 1947, il se réfugie chez son oncle Khairallah, qu'il admire. Ancien officier, il a été chassé de l'armée, devenant instituteur à Bagdad. Il va scolariser le petit Saddam. Il lui offre même, vers l'âge de quatorze ans, un revolver. Objet fétiche que l'ado garde en permanence avec lui, et dont il se servira finalement. L'oncle Khairallah va surtout être le mentor, l'inspirateur politique de Saddam Hussein. À l'exemple de Nasser en Égypte, les peuples arabes militent pour la décolonisation totale de leurs pays. En Irak, le parti Ba'as gagne des partisans. Saddam y adhère jeune, jusqu'à en devenir le tyrannique leader…

Idi Amin Dada est né en Ouganda entre 1923 et 1925, à Koboko, au cœur de l'Afrique noire. Peu certain d'être son géniteur, son soldat de père abandonne vite sa famille. Fille d'un chef tribal du Congo, sa mère Assa mène durant l'enfance d'Idi Amin une vie plutôt vagabonde. Cette mystique pratique la sorcellerie, assortie de rituels sanglants. Gros bébé joufflu, son fils baigne dans cette ambiance glauque. En 1941, Assa et Idi Amin se rapprochent de la capitale ougandaise. “Victime d'une discrimination ethnique à l'encontre des Nubliens, [il] n'ira que quelques mois à l'école. Il a alors entre treize et seize ans, une carrure déjà herculéenne et des mains larges comme des battoirs. Avec d'autres laissés-pour-compte, il monte parfois à Kampala pour se colleter avec les étudiants, plein de haine contre ces privilégiés qui s'imaginent certainement bien supérieurs à lui...”

Vers la fin de son adolescence, sa mère Assa dégote un certain caporal Yafesi Yasin, avec lequel ils vont vivre quelques temps. Un militaire dont le décès sera assez suspect, qu'on suppose dû à la sorcellerie d'Assa. En 1946, Idi Amin devient soldat dans la King's African Rifles, en tant qu'aide-cuisinier. Ce qui ne l'empêchera pas de participer à des massacres, et d'en tirer un immense plaisir. “Ses protecteurs britanniques cautionnent également son accession au pouvoir lors du coup d'état du 25 janvier 1971. Commence alors le règne déjanté d'Idi Amin Dada...” qui va marquer la décennie jusqu'en avril 1979. Il causa près de trois cent mille victimes durant son règne cruel. “L'anthropophagie rituelle sert aussi à s'approprier la force d'autrui et à inspirer la terreur chez les ennemis, une coutume à laquelle l'enfant devenu dictateur ne dérogera pas, notamment en gardant toujours en réserve dans des congélateurs les têtes de quelques contestataires présumés...”

 

Idi Amin Dada et Saddam Hussein sont deux des despotes présentés dans cet ouvrage. On y lit aussi les “portraits d'enfance” de Pol Pot, Staline, Kadhafi, Hitler, Franco, Mussolini, Mao et Bokassa. Est-ce que les premières années de vie et le contexte familial des futurs dictateurs expliquent leur désir de pouvoir absolu, leur violence pour conquérir le sommet et réprimer les opposants ? Généralement solitaires, parfois ballottés, souvent maltraités, ces enfants-là développent une forme particulière de charisme. Ils ne charment pas, ils imposent leur force. Ils ont été seuls, ils s'entourent d'un groupe ou d'une tribu, de personnes déterminées. Des criminels aussi, car si le chef sans pitié donne les ordres, les exécutants ne rechignent pas, au contraire.

Cet ouvrage est réédité en poche, dans la collection de Stéphane Bourgoin “Points Crime”, qui publia déjà “L'enfance des criminels” d'Agnès Grossmann. Ces livres ont toute leur place dans ce cadre, car tout dictateur est un assassin au même titre qu'un tueur-en-série ou qu'un meurtrier d'occasion. Enfants mal-aimés ou mal élevés, il ne s'agit nullement de justifier ou d'excuser les tyrans, mais de montrer les circonstances qui ont précédé leur prise de pouvoir. Les rappels historiques de ce genre sont toujours utiles, nécessaires.

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