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Publié par Claude LE NOCHER

Dorothy B.Hughes : À jeter aux chiens (Série Noire, 1973)

Début des années 1960. Hugh Densmore est un jeune médecin noir de Los Angeles. Dans une Cadillac blanche, il traverse le désert pour se rendre en Arizona. Hugh va assister au mariage de sa nièce, fille de sa sœur et du docteur Edward Willis, l'essentiel de sa famille habitant Phoenix. Hugh prend en auto-stop la jeune Iris Croom, probablement mineure. Sans le sou, elle affirme rejointe sa tante en Arizona. Préférant éviter les embrouilles avec une gamine blanche, Hugh la dépose à une gare routière en lui laissant un peu d'argent. Mais l'adolescente s'arrange pour qu'il la conduise quand même à Phoenix. Épisode clos pour Hugh qui s'installe au motel Les Palmiers, et retrouve les invités de la fête chez ses grands-parents. Il n'est pas insensible au charme d'Ellen Hamilton, amie noire de sa nièce, dont le père est juge à Washington DC.

Iris se présente au motel, insistant pour qu'il l'aide à avorter, mais Hugh la chasse. Quand est retrouvé le cadavre d'une jeune fille dans le canal du côté de Scottsdale, le médecin ne doute pas un instant qu'il s'agisse d'Iris. Mieux vaut se tenir à l'écart. Bien renseignés, deux flics racistes de Phoenix interrogent Hugh peu après le dîner, à la veille du mariage. Il est obligé d'aller reconnaître le corps à la morgue avec eux. Tandis que la fête se passe dans l'allégresse, Hugh masque son anxiété. Il confie à Ellen tout ce qu'il sait concernant Iris, et qu'il suppose un avortement ayant mal tourné. Hugh est bientôt interrogé par Hackaberry, le marshall de Scottsdale. Celui-ci a moins de préjugés raciaux que le duo de policiers de Phoenix, qui restent sur l'enquête. Pas encore d'accusation contre Hugh, mais il doit impérativement rester dans la région.

La victime s'appelait en réalité Bonnie Lee Crumb, et habitait la petite ville d'Indio. Elle est morte des suites de l'avortement, mais surtout d'un violent coup de clé anglaise. Ellen met Hugh en contact avec un brillant avocat blanc, recommandé par l'influent père de la jeune femme. Skye Huston accepte sans problème de défendre Hugh, sans cacher le coût élevé de ses services. Il fait plutôt confiance au marshall Hackaberry, mais entreprend sa propre enquête afin de trouver d'éventuels témoins. Ainsi que, si possible, le petit ami de Bonnie Lee Crumb, qui organisa l'avortement. Ce dernier rôde autour de Hugh, lui téléphonant anonymement après avoir fouillé sa chambre au motel. Le jeune médecin est confronté à Albert Crumb, le père de Bonnie Lee, qui ne doute pas qu'Hugh soit le coupable en raison de sa couleur de peau.

Des indices trop flagrants accusent Hugh. Les deux policiers de Phoenix jubilent, mais le marshall est assez avisé pour ne rien précipiter. D'autant que l'avocat Skye Houston n'est pas inactif. Toutefois, piéger l'avorteur et dénicher le petit copain de Bonnie Lee Crumb s'annonce compliqué. Grâce à la petite Lora, d'Indio, qui connaissait bien la victime et ses relations, Houston cerne l'identité du suspect. Non seulement ce dernier nie effrontément, mais il va agresser physiquement Hugh…

 

C'est le dernier roman qu'écrivit, en 1963, Dorothy B.Hughes (1904-1993). Il ne s'agit pas d'un polar mineur. Pour s'en convaincre, il faut savoir qu'il fut encore réédité en Angleterre en 2006, et aux États-Unis en 2012 avec une postface du romancier noir Walter Mosley. En France, il fut publié en 1964 dans la collection Panique chez Gallimard, puis en 1973 dans la Série Noire, en 1983 format Carré Noir, et aux éditions Joëlle Losfeld en 2003. Si le titre français est frappant, “The expendable man” l'est sans doute davantage, que l'on peut traduire par “L'homme à sacrifier”. Si le contexte évoque le racisme et l'avortement, c'est plutôt un roman humaniste que strictement militant.

À cette époque, avorter est illégal, et si des lois l'autorisent depuis quarante ans aux États-Unis, il semble que ce soit toujours un parcours du combattant dans certains États. En ce début de la décennie 1960, les premières lois contre la ségrégation raciale ont été promulguées. Mais elles sont mal acceptées : “Le cabinet d'Edward se trouvait dans un bâtiment de stuc jaune à un étage, qui abritait deux médecins, un dentiste, un architecte et l'officine d'un pharmacien. Tous noirs. Les locataires blancs avaient vidé les lieux quand le pionnier, l'architecte, avait emménagé.” L'Arizona, en particulier, figure parmi les plus rebelles à l'intégration noire. Les policiers Venner et Ringle illustrent ce cynisme anti-Noirs. “Quant à Venner, il n'avait pas désarmé… Les Venner ne changeront pas. Il faudra attendre une autre génération pour voir s'en éteindre l'engeance” espère l'auteure, un peu trop optimiste.

Médecin, Hugh Densmore n'est assurément pas un activiste de la cause afro-américaine. Il ne défie pas les lois, ne provoque pas afin qu'elles soient appliquées : “Je n'en aurais pas eu le cran. Je n'ai pas une âme de croisé… C'est dans la loi, maintenant il faut que ça entre dans les mœurs” répond-il sagement à son amie Ellen. Être défendu par un avocat noir passait alors pour du communautarisme, raison pour laquelle Hugh et Ellen font appel à un défenseur blanc de peau. Derrière l'intrigue classique, un quidam devant prouver son innocence, le thème reste intemporel : quel que soit son comportement, et malgré son statut social, Hugh sera effectivement le plus suspect à cause de sa couleur. Un roman de qualité supérieure, à l'évidence.

 

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