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Publié par Claude LE NOCHER

Janis Otsiemi : Les voleurs de sexe (Éd.Jigal, 2015)

À Libreville, Benito, Tata et Balard, des jeunes d'une vingtaine d'années, traînent à la nuit tombée. Un accident de voiture mortel se produit dans le quartier d'Akébé2. Le trio en est le premier témoin. À côté du défunt conducteur, ils ramassent une mallette. Outre une jolie somme, que ces trois-là vont vite claquer, il y a une série d'une dizaine de photos. On y voit les plus hautes autorités gabonaises en pleine réunion maçonnique. Y compris le Président de ce pays, où l'on a tôt fait d'assimiler à de la sorcellerie ce qui concerne les Francs-Maçons. Ces images secrètes sont synonymes d'ennuis, pense Bénito. Mais elles peuvent se monnayer très cher, estime Tata. Peut-être que son ami Gaspard Mondjo, du journal indépendant L'Enquêteur, pourrait l'aider à trouver le bon client.

Quand il ne consacre pas son temps à parier sur les courses du PMU, le capitaine Pierre Koumba, de la PJ, fait quand même son métier. Son supérieur le charge d'enquêter sur la rumeur persistante qui court en ce moment à Libreville. On raconte que des hommes sont abordés dans la rue par des inconnus qui, sans les toucher, leur ratatinent les attributs virils. Ils n'auraient plus que des sexes aussi peu développés que ceux de garçonnets. On a baptisé les coupables, causant une psychose générale, “les voleurs de sexe”. La virilité n'est pas un sujet de plaisanterie au Gabon, on risque des émeutes. Il se produit déjà bien assez de lynchages dans cette ville. Avec son collègue Jacques Owoula, le capitaine Koumba doit élucider au plus tôt cette énigmatique affaire, définir de quelle sorte d'arnaque il s'agit.

Âgé de vingt-cinq ans, Kader a plutôt bien réussi jusqu'à présent dans le banditisme. Il met sur pied un futur braquage, avec ses deux compliques habituels, Pepito et Poupon. Li Chang est le patron de la China Wood, une entreprise d'autant plus prospère qu'il paie mal son personnel. Chaque mois, il va retirer un gros paquet de fric en billets à sa banque. Ça pourrait faire dans les trente millions de Francs CFA, le salaire de ses employés. Li Chang est un petit bonhomme peu impressionnant, qui conduit son propre 4x4, sans utiliser d'escorte de sécurité, semble-t-il. Kader et ses amis ont quelques jours pour se préparer. Pepito sait à qui s'adresser pour obtenir des armes puissantes. Le jour venu, il suffira de prendre Li Chang en filature, en espérant que le braquage ne soit pas trop sanglant.

Des photos compromettantes impliquant des officiels, c'est le domaine des gendarmes de la DGR, Direction Générale des Recherches. Ce n'est pas la somme finalement pas trop élevée demandée par Tata et ses amis, qui pose problème. C'est davantage l'origine des images qui les oblige à agir, afin d'éviter un scandale. Côté policiers, Koumba et Owoula sauront retrouver avec profit le butin de l'attaque contre Li Chang. Victime des “voleurs de sexe”, un homme les aidera à remonter jusqu'au cerveau de l'affaire…

 

Que des intrigues policières aient pour décor l'Afrique, il n'y a pas là motif à s'extasier. Ce continent a été au cœur de divers romans d'aventure. Souvent réussis, comme dans le cas de la délicieuse Mma Ramotswe, détective au Botswana. Pourtant depuis plusieurs années, un auteur gabonais se singularise : Janis Otsiemi. Parce que les histoires qu'il raconte se passent dans son pays, principalement dans la capitale Libreville, là où il habite et où il écrit. C'est de l'intérieur qu'il témoigne du quotidien de ses concitoyens, de l'ambiance qui règne aussi bien dans les rues qu'au niveau des dirigeants.

Les conditions de vie ne sont pas médiocres, mais seraient plus profitable à la population sans la corruption perpétuelle : “Les conflits d'intérêt, c'était pas ce qui manquait dans le patelin. Et cela ne semblait choquer personne… Les nouvelles autorités politiques en place ne manquaient pas de toupet pour afficher une volonté de façade d'éradiquer le phénomène. Pourtant, de grosses fortunes s'étaient constituées pendant le boom pétrolier et continuaient à se faire impunément. Elles avaient planqué leurs avoirs à l'étranger et dans des paradis fiscaux...” Quant au peuple, en moyenne plutôt jeune, il dépense vite le peu d'argent qu'il gagne. Alcools et prostituées sont aisés à se procurer pour les hommes.

Parmi les qualités de l'auteur, il y a son sens du rythme narratif : l'enchaînement des scènes sur un tempo fluide s'avère impeccable. Sans oublier le charme du langage qu'il emploie. Grâce à des mots locaux, du kongossa (la rumeur) à la têtutesse (l'obstination) en passant par les mange-milles (les ripoux) ou les matitis (les bidonvilles). Mais aussi par une écriture personnelle : “Tata couda Benito dans les côtes pour le faire descendre de son piédestal musical” quand son pote s'isole avec des écouteurs, écoutant du rap.

Janis Otsiemi n'est plus un simple “espoir” devant prouver son talent : il a le droit de s'afficher comme l'égal des meilleurs auteurs de polars actuels, quelle que soit leur origine. Ce nouveau titre en atteste, une fois de plus.

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