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Publié par Claude LE NOCHER

Romain Slocombe : Le secret d'Igor Koliazine (Éd.Seuil, 2015)

Qui est Ralph Exeter, correspondant à Paris du journal anglais de gauche Daily World, en ces années 1920 ? Né en 1894, il a servi dans l'état-major de la RAF durant la Première Guerre Mondiale. Il a épousé Evguénia, fille du général russe tsariste Ignatiev, mort lors de la débâcle de l'armée du général Wrangel. Il est proche de sa belle-sœur Fania et de sa belle-mère, résidant à Londres. À Paris où il habite avec sa femme, Ralph Exeter fréquente assidûment les endroits festifs, collectionnant les maîtresses. Evans, un des responsables de son journal, collabore avec les services secrets bolcheviques. Son agent parisien Exeter lui fournit des infos censées venir d'un contact dans les ministères. En fait, il a inventé ce personnage haut-placé, afin d'obtenir davantage d'argent d'Evans, en plus de son salaire, car il est fort dépensier. Se déplaçant à travers l'Europe, voilà quelques mois Exeter a même rencontré Mussolini, un dirigeant politique italien plein d'avenir.

Alors que Ralph Exeter vient d'être contraint de devenir agent de l'Intelligence Service, le Guépéou russe entend renforcer son organisation et son efficacité en Angleterre et dans le reste de l'Europe. Ils ont envoyé à Londres la jeune Zhenya Krasnova, ardente militante d'origine polonaise, épouse d'un diplomate communiste. La fermeté et l'élimination ne font pas peur à cette espionne déterminée. Exeter est bientôt fasciné : “Non seulement cette fille était extrêmement agréable à regarder, mais il sentait en elle un esprit proche du sien, doué d'une compréhension instinctive et sûre des questions de la politique…” Zhenya est également là pour confier à Exeter une mission particulière. Ça concerne le cosaque Igor Koliazine, aujourd'hui directeur d'une troupe folklorique. Il y a quelques années, il fit partie de l'armée Wrangel, qui fut obligée de fuir après sa déroute en Crimée. Comme ses congénères, il erra un certain temps dans les Balkans avant de se stabiliser.

Sous prétexte d'un article, Exeter gagne la sympathie d'Igor Koliazine. Lors d'une soirée arrosée, le Cosaque confirme au journaliste-espion la rumeur qui a excité la curiosité de Zhenya Krasnova. Le “trésor” de l'armée Wrangel existe bien : “De l'argent, étranger uniquement. Des kilos de diamants et d'émeraudes. Des actions de compagnies étrangères. Du platine. De l'or...” Koliazine reste le seul à savoir dans quel coin de Bulgarie cette fortune est enterrée. Sans pouvoir s'en emparer, il a récemment vérifié sur place, le “trésor” est encore là, intact. Les services secrets anglais surveillent de près leur nouvel agent, capables d'utiliser la torture contre un compatriote peu fiable tel que lui. “Ce qui m'ennuie, c'est que cela commence à faire beaucoup de monde sur la piste du trésor Wrangel” conclut l'espion qui l'a malmené, et a obtenu les confidences du journaliste. Igor Koliazine et Exeter se lancent dans un voyage aérien fatigant jusqu'à Constantinople.

À l'arrivée, leur guide ne serait pas indispensable, le Cosaque connaissant la ville. Mais il s'agit de l'envoyé de l'Intelligence Service, qui sert par ailleurs d'indic aux Turcs et aux Allemands. Si l'on croise ici d'anciennes princesses russes en exil, il est prudent d'être armé. De pistolets ou d'un kindjal, long poignard ancestral des cosaques. Exeter ne tarde pas à adresser un rapport circonstancié au chef de l'espionnage britannique. Ziya bey appartient à l'Emniyet, les services secrets de la nouvelle Turquie de Mustapha Kemal. Il se doute qu'Exeter n'est pas seulement dans cette ville pour visiter les musées et les sites de la Corne d'Or jusqu'à Stamboul. Ziya bey est bien informé aussi sur les précédents passages de Koliazine à Constantinople. Il prévient Exeter que le baron Otto von Braam, du parti d'Adolf Hitler, rôde en ce moment entre Turquie et Bulgarie. Jusqu'où cette mission conduira-t-elle Exeter ?…

 

Romain Slocombe nous entraîne-t-il dans une sorte de “chasse au trésor” qui serait assez sympathique, mais peu novatrice ? Ce serait mal connaître le grand perfectionnisme de cet écrivain. Depuis “Première station avant l'abattoir” (2013), nous savons que le héros Ralph Exeter s'inspire d'un aïeul de l'auteur, qui grenouilla sous couvert de journalisme dans les services secrets de l'Entre-deux-guerres. Et que quelques-uns des personnages présents dans le récit sont issus de la réalité d'alors, en modifiant légèrement leurs noms. Telle Zhenya Krasnova, pétulante espionne bolchevique, dont on nous donne l'identité en exergue du roman. En effet, c'est en se basant sur une solide documentation que Romain Slocombe entreprend de nous raconter un épisode de ce temps-là. Qu'il s'agisse d'armes, de trajets périlleux, de soirées festives ou de l'ambiance glauque d'une ville, l'auteur reste immanquablement précis dans ses descriptions, fidèlement réaliste.

Alors que les séquelles de la Première Guerre Mondiale sont encore vivaces, l'Europe des années 1920 préfigure ce qui se passera bientôt : d'abord à l'état larvaire, les dictatures vont s'imposer après des campagnes d'espionnage tous azimuts. Les “Rouges” sont très actifs sur ce terrain, mais c'est autant le cas de toutes les nations, de l'Atlantique à l'Oural en passant les Balkans et le Caucase. Soulignons qu'on en est encore au bolchevisme, avec une part de sincérité naïve chez certains occidentaux, pas au communisme stalinien. Voilà le climat qui entoure et accompagne les tribulations de Ralph Exeter. Il ne s'agit pas d'une évocation académique à la manière d'un livre d'Histoire. Néanmoins, la fiction n'interdit pas d'approcher le passé dans des conditions réelles ou plausibles. Une fois de plus, avec “Le secret d'Igor Koliazine”, Romain Slocombe réussit à nous convaincre grâce à un roman brillant et riche en péripéties.

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