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Publié par Claude LE NOCHER

Yishaï Sarid : Une proie trop facile (Actes Noirs, 2015)

Israël, à la fin du 20e siècle. À Tel Aviv, cet avocat trentenaire vivote de son métier, sans ambition. Il fut employé par un grand cabinet, avant d'exercer en solo. Heureusement que Shabtaïl, puissant mais obscur en affaires, est assez généreux. Célibataire, sa vie privée n'est pas plus reluisante. Sa colocataire Niva, une artiste dont il est amoureux sans espoir, est trop désargentée pour payer les factures. Fille d'un cinéaste incapable de financer ses films, Niva compte repartir un jour tenter sa chance à New York. Lieutenant-colonel dans les services juridiques de l'armée, Ofra est une amie fidèle de l'avocat. Elle lui propose de traiter une affaire de viol : une ex-jeune soldate a porté plainte contre un capitaine.

Le sergent Koby de la police militaire, homo de dix-neuf ans, sert d'assistant à l'avocat. Le capitaine Erez, visé par la plainte, apparaît comme un brillant élément de Tsahal. Il est sur le départ, vers un poste avancé de l'armée au-delà de la frontière libanaise. Il dirige une compagnie d'élite, où son sens du commandement et son charisme sont appréciés. Erez affirme ne pas être concerné. Koby et l'avocat se rendent dans le village d'Ofakim, au sud du pays, afin d'y rencontrer la victime. Réformée pour cause psychologique, dépressive recluse chez ses parents, Almog (Corail, en hébreu) se contente de réciter sa version des faits. En présence de sa famille hostile, les enquêteurs ne peuvent rien espérer de mieux.

Le journal intime de la jeune fille indique sa foi tourmentée. Almog accepte de parler à l'avocat dans les bureaux d'Ofra. Cette fois, elle raconte précisément l'intégralité des faits. Son récit semble parfaitement crédible, dénotant d'un excès de candeur chez Almog. Des horaires recensés vont bientôt confirmer que l'ex-soldate ne ment pas là-dessus. Mais le capitaine Erez a toujours le soutien de sa hiérarchie. En place dans un fortin sur le front, il ne compte pas revenir témoigner. Rejoindre la zone de conflit n'enchante guère l'avocat, même s'il est officier de réserve et bon tireur. Un trajet dans un camion de ravitaillement le conduit jusqu'au secteur militaire. Il est confiné pour la nuit dans le fortin, par sécurité.

Tandis que l'avocat expérimente la vie sur le front, Erez finit par se montrer plus cordial. Il lui raconte un épisode de son passé, lors d'une mission en tant que formateur militaire en Équateur. Erez ne nie plus qu'il a accompagné Almog jusqu'à chez elle en Jeep, mais il ne reconnaît pas le viol. Au village de Nétivot, Koby et l'avocat rencontrent une rebouteuse âgée qui a "soigné" Almog, en lui appliquant la "pashta". Ce qui explique de petites traces dans le dos de la jeune fille, non liées au viol. Les enquêteurs interrogent Anati, l'ex-petite copine d'Erez. S'il n'est pas sans défauts, le portrait du capitaine semble celui d'un homme droit et franc, patriote et courageux, attentif aux autres, que l'avocat ne peut certes pas trouver antipathique…

 

Yishaï Sarid a été récompensé en 2011 par le Grand Prix de Littérature Policière, pour “Le poète de Gaza”. Actes Noirs nous propose aujourd'hui le tout premier roman de cet auteur israélien, publié dans son pays en 2000. Dans “Une proie trop facile”, l'aspect enquête est bien présent. Une accusation de viol n'est jamais à prendre à la légère. Dans toutes les armées règne une certaine omerta qui ne facilite pas les investigations. Surtout quand le militaire impliqué jouit d'une bonne opinion générale. Quant à la victime, elle ne fait pas le poids, sa candeur et sa religiosité affichées n'étant pas de véritables arguments. Dans un pays éternellement sur la défensive, y compris dans l'esprit des populations, compliqué de mener à bien une affaire délicate comme celle-là.

Les principaux atouts de ce roman noir ne résident pas seulement dans l'intrigue. C'est une image beaucoup plus complète de l’État d'Israël que présente Yishaï Sarid. Contraste entre l'urbanisme galopant de Tel Aviv (qui masque le front de mer, tant apprécié par cet avocat) et la ruralité de l'essentiel du pays ; entre Israéliens ambitieux s'éloignant du pays et patriotes attachés à leurs fonctions militaristes ; entre ce modeste avocat (dont la mère apparaît plus dynamique que lui) et le prestigieux cabinet où il fut employé. Le regard sur les Arabes d'Israël diverge, avec nuances, également. Le besoin de liberté reste inassouvi ou imparfait chez quelques-uns des protagonistes, dont notre avocat anonyme. La part sociologique et l'enquête se complétant, cette histoire racontée avec souplesse offre donc un double intérêt. Un roman à découvrir.

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