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Publié par Claude LE NOCHER

Claude Izner : Le pas du renard (Éd.10-18, 2016) – Inédit –

Printemps 1921. Américain francophone, Jeremy Nelson est un pianiste de jazz venu vivre à Paris. Désargenté, il loge rue de Clichy. Âgé de vingt-cinq ans, il en paraît davantage. Sa mère, une Russe expatriée aux États-Unis, n'a guère laissé d'indices sur son père, qu'elle rencontra lors qu'elle fut de passage en France. Jeremy n'a jamais connu ce Paul K., et ne dispose que de vagues éléments déjà anciens. Ce n'est pas à l'Hôtel de Pékin, un meublé décrépi où habita Paul K., qu'il en apprendra plus. Même s'il y croise Rince-Mirettes, un portraitiste express plutôt sympathique. On projette de bons films au cinéma le Rodéo, rue des Couronnes, appartenant à Robert Bradford. La caissière Marie Coudray ne semble pas insensible à la prestance de Jeremy. Elle va lui trouver un emploi de pianiste.

La sexagénaire Doxie Maxie est propriétaire du dancing-cabaret Le Mi-Ka-Do, à Belleville, rue du Jourdain. Un dresseur de chats, un duo d'Anglais, une goualeuse entonnant des refrains populaires, un pianiste alcoolique : tel est le modeste programme du Mi-Ka-Do. Démontrant qu'il est un virtuose du jazz, Jeremy est vite engagé à la place de son confrère nul. Par la suite, il arrivera à renouveler les attractions du club, avec les mêmes artistes. Pour Marie et quelques amis, c'est un bon moyen d'avoir à l'œil Jeremy, car ils craignent que le musicien s'avère trop curieux. Jeremy et Marie deviennent intimes, mais le pianiste garde sa part de vie privée. Il s'installe rue de Charonne, en colocation avec Jacob, un jeune type débrouillard. Il poursuit son enquête sur la piste de son père.

Il va fureter dans le quartier des Buttes-Chaumont, mais la dame contactée lui rappelle que ses indices remontent à un quart de siècle. Peu après, Jeremy est agressé par une femme mystérieuse. Il pourrait soupçonner Doxie Maxie. Grâce à un vieux cordonnier, il a accès aux registres de l'ex-gérante de l'Hôtel de Pékin. En 1892, un certain Paul Ker-son a habité l'établissement, en effet… Par ailleurs, il y a d'abord eu la mort suspecte dans le métro de Monique Martin, seconde caissière du cinéma le Rodéo. Puis c'est le dresseur de chats du Mi-Ka-Do, Serge Le Hutin, qui meurt dans un douteux accident. Doxie Maxie se pose des questions, elle, sur la disparition de Robert Bradford, propriétaire du Rodéo. Avec Jeremy pour chauffeur, elle se rend à Saint-Mandé, jusqu'à la maison de son amant.

Dans l'ombre, un homme sans pitié exerce sa vengeance, manipulant plusieurs personnes autour de Jeremy. À l'origine, il y a l'incendie d'un immeuble, deux ans plus tôt. Ni le flair du chien Rip, ni l'aide du jeune Sammy (employé du Mi-Ka-Do), ne suffiront probablement à protéger le pianiste de jazz. S'il n'a guère de chances de retrouver traces de son père, Jeremy dénouera peut-être cette affaire criminelle ?…

 

Il n'est pas difficile d'expliquer le titre de cet inédit de Claude Izner : “Le pas du renard” étant la traduction de “fox-trot”, une danse à la mode après la Première Guerre Mondiale. Le jeune héros pianiste baigne pour sa part dans l'univers musical des origines du jazz, avec des classiques tels que "Alexander's ragtime band" et autres morceaux ragtime. La play-list de cette histoire inclut aussi bien George Gershwin ou Scott Joplin que des succès français de l'époque, signés Albert Willemetz ou Erik Satie, ou des ritournelles populaires ("Cach' ton piano", "C'est une gamine charmante").

Né en 1896, Jeremy est un grand admirateur de Chaplin (né en 1889, ils sont de la même génération). Il sera donc encore question de cinéma : Pearl White, Mary Pickford, Gloria Swanson, Douglas Fairbanks, Max Linder, et les personnages de cow-boys étant les rois de cette nouvelle industrie rayonnant sur le monde entier. Sont évoqués les Studios de la Victorine, à Nice, qui deviendront un Hollywood à la française.

L'ambiance du Paris de ce temps-là nous est décrite avec soin, ou habilement suggérée selon les scènes : les immeubles vétustes où se loge vaille que vaille une population sans gros moyens, des petits métiers (tel le manchot Georges Vialet avec sa charrette, qui récupère tout et rien), des cabarets vivotant de petits spectacles, des cinémas avec leur programme complet et un pianiste-accompagnateur illustrant le film, des combinards sans malice tel le compagnon de chambre de Jeremy. Et puis, on se déplace moins alors : du cœur de Paris jusqu'à Saint-Mandé, ça reste une équipée, par exemple.

Outre la base documentaire très complète et utilisée avec souplesse, l'intrigue à suspense est riche en mystère. On est bien dans l'esprit des romans énigmatiques de ces débuts de 20e siècle. D'ailleurs, il est même fait allusion à Fantômas dans une scène. Auteures des enquêtes du libraire Victor Legris (douze tomes, chez 10-18), le duo signant Claude Izner ne manque pas d'expérience. On espère déjà retrouver Jeremy Nelson dans de futures aventures, aussi palpitantes et mouvementées que celle-ci.