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Publié par Claude LE NOCHER

Jean-Pierre de Lucovich : Occupe-toi d'Arletty ! (Éd.10-18, 2016)

En 1942, Paris est occupé... à mettre en place la Collaboration, à organiser des fêtes réunissant les plus zélés pétainistes et leurs amis hitlériens. Beaucoup d'artistes féminines trouvent un grand charme aux officiers nazis. Ginette Leclerc les accueille volontiers dans son club cabaret, Michèle Alfa sort avec un lieutenant neveu de Goebbels, Viviane Romance, Suzy Delair, Mireille Balin, etc. Danielle Darrieux n'approche les Allemands que pour sauver son mari, Porfirio Rubirosa. Et puis, il y a Arletty, alors âgée de quarante-quatre ans. Elle est éprise de Karl von Sperlich, ce qu'elle assume avec sa gouaille bien connue. Arletty se fiche de s'exposer, elle n'a de comptes à rendre à personne. Elle n'est pas compromise, ne fréquente guère les collabos : elle est amoureuse de cet homme, voilà tout.

Jérôme Dracéna est le fils du policier Louis Dracéna, retraité depuis peu, ex-commissaire de la brigade mondaine. Jérôme suivit ses pas durant deux ans dans la police parisienne. Il y garde des relations, dont son ami Jacques Perrégaux. Mais Jérôme a préféré s'installer en tant que détective privé. Des femmes adultères à traquer pour des clients cocus, des comptables qui ont détourné la caisse, un banquier radin dont l'épouse est gouine, rien de reluisant. Mais il se débrouille assez bien, complétant ses revenus au poker. Son père lui a obtenu un précieux Ausweis, en faisant pression sur un officier allemand. Les amours de Jérôme avec l'artiste Florence Préville, fille de notable pétainiste, baignant elle-même dans ce marigot car proche des Luchaire, sont un peu contrariés depuis quelques temps.

Jérôme est mis en contact avec Arletty, par Louis Dracéna qui l'a bien connue. Arletty a reçu une lettre de menace et un petit cercueil symbolique. Selon le père de Jérôme, il ne s'agit pas d'un sinistre message de la Résistance. Sans doute un vengeance personnelle, qui vise la célèbre Arletty. La comédienne allemande Dita Parlo, ayant subi des hauts et des bas, pourrait en être la cause. Celle-ci fut un temps pensionnaire au One-Two-Two, la maison close sélect de Fabienne Jamet. À l'hôtel Guelma où logea Dita Parlo, Jérôme découvre une enveloppe avec des photos. Prises à Berlin au Club Barok, on y voit la jeune femme, Karl von Sperlich et d'autres personnes, dont la transformiste Crystal. Arletty ayant reçu un autre cercueil, un ami boxeur de Jérôme est chargé de la protéger.

Florence accepte de fournir infos et relations au détective. L'artiste Henri Garat conseille à Jérôme de se méfier de son ex-épouse, Mara, qui figure sur les photos. Il subit plusieurs agressions, est cible de tirs. Surtout, son indic Riton et la barmaid Domino qui auraient pu l'aider, sont bientôt éliminés. Si Jérôme parvient à approcher Crystal au club le Liberty's, puis Dita Parlo chez son amant Lionel de Wiet, cela ne fait qu'épaissir le mystère. Il a récupéré un dossier compromettant, mais Florence est prise en otage pour qu'il l'échange. Jérôme est contraint de rencontrer Henri Lafont, chef de la Gestapo française, avec l'ex-policier Bonny. Aucune sympathie entre eux, mais ils ont peut-être les mêmes adversaires. Dont un ennemi caméléon, que Jérôme espère bien mettre hors d'état de nuire à Arletty et à son amant…

 

Ce roman fut récompensé par le Prix Arsène Lupin 2012. C'est justice, car il nous plonge avec crédibilité dans une période très particulière de notre histoire. Tandis que l'essentiel des Français subissent les restrictions dues à l'Occupation, certains profiteurs créent une nouvelle "classe sociale", celle qui bénéficie outrageusement de la Collaboration. Pour ces combinards-là, prêts à tous les copinages avec les envahisseurs, la présence des troupes hitlériennes est une généreuse manne à exploiter. Dans le monde du spectacle, quelques-uns font preuve de prudence, mais un grand nombre adopte une attitude sans complexe, pas sans ambiguïté.

Chez les artistes féminines, il s'en trouve de détestables, telle l'agressive Ginette Leclerc. Et d'autres auxquelles on a tendance à tout pardonner, comme Léonie Bathiat, autrement dit Arletty. Cinéphile averti, Jérôme Dracéna va côtoyer quelques figures de l'époque, du sympathique Carette jusqu'au monstre cynique de la rue Lauriston, le truand Lafont. Sans oublier l'actrice Dita Parlo, au parcours chaotique. Si d'autres protagonistes sont issus de la fiction, ils illustrent les compromissions, voire les responsabilités criminelles. Florence Préville, par exemple, avec une famille et des amis très impliqués dans le pétainisme, est à la marge entre collabos et gens honnêtes, mais elle sait choisir son camp.

Jérôme Dracéna étant aussi détective, il pourrait faire penser à Nestor Burma, le héros de Léo Malet. Toutefois, hostile aux délateurs vichystes, ce fils de policier est plutôt patriote, alors que Burma revendiquait l'esprit anar. Cet excellent roman d'enquête nous entraîne avec bonheur dans de sombres péripéties. Contrepoint souriant, même la concierge du détective est originaire de Courbevoie, comme Arletty. Et l'aura de cette artiste populaire illumine cette mystérieuse et passionnante affaire.