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Publié par Claude LE NOCHER

Paul Nirvanas : Psychiko (Mirobole Éditions, 2016)

En Grèce, au début du 20e siècle. Âgé de vingt-trois ans, Nikos Molochanthis se présente comme étudiant. En vérité, ce blond fluet au teint pâle se contente de dilapider l'héritage de son père à Athènes. Il fait la fête avec différentes bandes d'amis, qui voient en lui un généreux mécène. Nikos apprécie le jeune Stéphanos, et la sœur de celui, Phrosso, dont il est vaguement épris. Pour lui qui adore les films policiers et les romans à suspense, la fiction est plus excitante que le quotidien. “Dans cet univers empli de chimères, il rêvait de se signaler et de se couvrir de gloire, de la même façon que les jeunes gens de son âge ambitionnent de se distinguer dans le monde réel. Ainsi, les frontières entre la fiction et la réalité s'étaient quelque peu brouillées dans son esprit...”

Un crime a été commis dans le quartier athénien de Psychiko. On a retrouvé dans un petit ravin le cadavre d'une jeune femme poignardée, grossièrement masqué par des pierres. Il s'agirait d'une belle aristocrate, dont on ignore l'identité. Le vol n'apparaît pas le mobile du crime. Les journaux évoquent l'affaire, à grands renforts d'hypothèses hasardeuses. De criantes zones d'ombres persistent, néanmoins. Les autorités promettent une arrestation rapide, mais l'enquête s'enlise vite. Pour accéder à la gloire, Nikos envisage d'endosser le crime. Projet chimérique auquel souscrit son ami Stéphanos qui, afin de le disculper, sera là pour produire un alibi le moment venu. Au final, il ne court pas grand risque.

Nikos bâtit le scénario de la soirée du meurtre, crée des pièces à conviction contre lui-même, donne procuration à Stéphanos pour qu'il gère sa fortune durant son incarcération. L'arrestation de Nikos se produit quasiment par hasard. Les journaux accablent bientôt le suspect, la presse étant ravie de relancer l'affaire de Psychiko. Nikos a prévu de bonnes photos à leur transmettre. Le voilà mis au cachot : en présence de cette mauviette, ses codétenus endurcis ne manquent pas d'ironiser. Niant le crime, n'expliquant rien du tout, Nikos devient aussitôt la star de la prison, avec des journalistes venant l'interviewer, et une flopée d'admiratrices empressées de le complimenter.

Membre de la haute-société athénienne, adepte d'Oscar Wilde et de Thomas de Quincey, Lina Aréani entreprend de sauver Nikos avec l'aide de cinq amies. Son soutien financier est le bienvenu. Dans les milieux aisés, des dames font circuler des rumeurs sur l'identité de la victime, avec un scénario rocambolesque. N'obtenant pas de confessions de sa part, Lina risque de rompre avec Nikos. Avant qu'il puisse s'évader, son procès approche, et une condamnation à la guillotine fait peu de doutes. “Il aurait beau avouer son rôle dans cette farce macabre, personne ne le croirait. Le couteau sanguinolent et la veste couverte de taches rouges que les enquêteurs avaient trouvés dans sa malle suffisaient en effet à établir sa culpabilité. Et, bien sûr, personne ne pourrait croire que quelqu'un, même fou ou déséquilibré, fut capable d'inventer ce type de canular tragique.”

Ce “Psychiko” est une véritable curiosité, à plus d'un titre. Il fut publié en 1928, époque où la littérature policière est inexistante en Grèce. La criminalité d'alors dans ce pays, ce sont des "crimes d'honneur" où le mari trompé abat l'épouse, et des bandits récidivistes rattrapés après quelques méfaits. Imaginer des meurtres organisés selon un plan précis, une machination assassine, ça ne correspond sans doute plus à l'esprit grec. Si “Œdipe roi” de Sophocle figure depuis 1994 au catalogue de la Série Noire, le présent roman est très certainement à classer parmi les pionniers du genre en Grèce.

Deuxième aspect plus qu'intéressant : la mégalomanie teintée de naïveté du personnage central. Pour devenir un "héros", il est prêt à endurer une situation périlleuse. Pendant un temps, du moins, à la condition incertaine d'en profiter de son vivant, donc de s'en sortir. Un cas psychiatrique entre Nietzsche et Freud, allusif à Oscar Wilde et Thomas de Quincey (“De l'assassinat considéré comme l'un des Beaux-Arts”). Si les maladies mentales ont été beaucoup exploitées dans le polar dès la fin du 20e siècle, c'était moins habituel en 1928.

Il convient également de souligner le regard de l'auteur sur la bonne société hellénique, avec des langues de vipères semant le venin de la calomnie, et sur les journaux toujours friands de spectaculaire, accusateurs non sans parti pris. Enfin, atout essentiel destiné à provoquer la complicité du lecteur, c'est sur le ton de la comédie que cette aventure nous est racontée. Il serait fort dommage de ne pas découvrir ce roman original.