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Publié par Claude LE NOCHER

Ron Rash : Le chant de la Tamassee (Éd.Seuil, 2016)

À la frontière entre la Caroline du Sud et la Géorgie, la Tamassee est une rivière sauvage de montagne. Depuis quelques années, elle est protégée par le Wild and Scenic Rivers Act qui limite les activités autour d'elle. L'exploitation forestière ou immobilière ne sont plus guère autorisées. Venu de Floride, c'est Luke Miller qui a réussi à faire classer la Tamassee afin que ce site exceptionnel ne soit plus abîmé. Ce qui provoque sans doute la grogne d'autres habitants du village voisin, mais beaucoup ont admis cette nécessaire protection. Venue pique-niquer en famille sur les berges de la Tamassee, une ado de douze ans s'y est noyée il y a cinq semaines. Joel et les jumeaux Randy et Ronny, les plongeurs locaux, ne sont pas parvenus à dégager le corps de Ruth Kowalsky, coincé sous un rocher à proximité de la chute de Wolf Cliff Falls. Le père de la victime souhaite employer les grands moyens.

Un technicien pense possible de détourner le cours de la rivière, le temps de sortir le corps des eaux, grâce à un barrage amovible. L'opération ne durerait que quelques heures. Le nouveau garde forestier est plus qu'embarrassé par cette solution. Certains habitants sont favorables à l'utilisation d'autres vieilles méthodes, ayant fait leurs preuves. Luke Miller et sa petite amie étudiante plaident l'interdiction de toute intervention humaine. Pour eux, la rivière est une sépulture aussi digne qu'une tombe de cimetière. L'agent immobilier de la région pense que le cas Kowalsky l'aidera à contourner la loi, à obtenir des autorisations de construire. La neutralité de Billy Watson, enraciné ici, qui tient une boutique où les gens du cru font la fête le samedi soir, est relative. Les arguments des uns et des autres, lors des réunions au foyer communal, ne sont pas satisfaisants.

Âgée de vingt-huit ans, Maggie Glenn est photographe pour un journal de Caroline du Sud depuis un an. Plutôt formée à l'écriture, elle a choisi de développer ses talents pour la photo. Elle est originaire de ce comté d'Oconee, où se passe cette affaire. Sa mère est décédée, son intransigeant père est proche de la mort, son frère Ben a quitté la région. Maggie reste en contact avec sa tante Margaret et son cousin Joel, un des plongeurs, ainsi qu'avec son ami d'enfance Billy. Elle quitta le comté sept ans plus tôt, après une relation amoureuse de quelques semaines avec Luke Miller. Son journal décide d'envoyer sur place leur meilleur journaliste, Allen Hemphill. Elle l'accompagnera, autant comme photographe que comme guide, puisqu'elle connaît les coutumes des riverains de la Tamassee.

Du Rwanda au Kosovo, Allen Hemphill a été un baroudeur de l'information. Suite au décès accidentel de sa famille, âgé de trente-neuf ans, il a pris une nouvelle voie. Si Maggie se place un peu du côté des écologistes, malgré ses réticences envers Luke, Allen pense être objectif en évoquant la douleur des parents, et le bien-fondé du barrage provisoire. Maggie va passer une nuit chez son père, mais leurs rapports restent hostiles. Celui-ci résume son point de vue : “Il se trouve toujours quelqu'un pour monter ici nous expliquer comment faire les choses, à commencer par quels arbres on peut abattre jusqu'à savoir si un type a le droit de garer un mobile home sur son terrain. Ils ont jamais l'air de piger qu'on se débrouillait à merveille avant qu'ils débarquent ici avec leurs conseils.”

Lors d'une ultime réunion, toutes les parties plaident leur cause. Si le témoignage de la mère de l'ado apparaît décisif, les officiels ont déjà fait leur choix auparavant. Peu leur importe que bulldozers, spectateurs et médias abîment les abords de Wolf Cliff Falls. Et ils oublient que la Tamassee n'est pas un calme cours d'eau de plaine, mais une tumultueuse rivière de montagne. Malgré la pose d'un barrage provisoire, toute opération de ce type comporte des risques…

 

Outre l'aspect “respect de la nature” qui motive l'intrigue, ce roman est enrichi par bien d'autres éléments. D'abord, les parcours personnels de Maggie et d'Allen, l'une et l'autre marqués par des épreuves qui sont encore difficiles à surmonter. Si la jeune femme reste attachée à ces lieux, ce n'est pas sans quelques rancœurs, ni sans troubles vis-à-vis de sa famille. Allen est un grand pro du reportage, sans nul doute. Mais, entre émotionnel et intérêts divers, il arrive que la déontologie et l'impartialité soient gommés.

Le comté d'Oconee, autour de la Tamassee (dans la réalité, c'est la rivière Chattooga), qui fut un territoire Cherokee, est au centre de l'histoire avec ses habitants. Des bouseux, des cul-terreux, aux yeux des citadins qui ne respirent pas la même vie. Ou des montagnards fiers de leur contrée, de leurs traditions. Dont les habitudes sont quelque peu contrariées par la protection du paysage. Qui n'ont pas envie de se voir diriger par quiconque, bien sûr. Qui n'ont ni tort, ni raison, mais s'accrochent à ce qui “leur appartient”.

En réalité, l'existence de ces populations est guidée par une forme de spiritualité. Les croyances du peuple Cherokee (qui respectait la rivière) et les rites chrétiens mêlés de superstitions (on masque les miroirs après un deuil) sont ancrés en eux. Au contraire d'une Foi prosélyte, il s'agit de coutumes religieuses adaptées à cet endroit précis, crées au fil du temps par eux-mêmes et pour eux seuls. De même qu'ils prennent régulièrement leurs repas en commun, à l'auberge de Mama Tilson. Parce qu'ils sont voisins et amis, non pas animés d'un pieux esprit clanique, mais telle est la normalité de leurs rapports.

Quant à l'écriture de Ron Rash, elle est remarquable. Les descriptions, les échanges, les caractères, tout ce qu'il raconte (par la voix de Maggie) est pleinement vivant. On ne peut qu'être séduit par son style. Quoi de mieux qu'un extrait pour le comprendre ?

-“Wolf Cliff est un lieu où la nature s'est donnée un mal fou pour que les humains se sentent insignifiants. La falaise elle-même, c'est soixante mètres de granite qui domine la gorge. Une fissure balafre sa face grise tel un fragment d'éclair noir incrusté là. La rivière se resserre et devient plus profonde. Même l'eau qui paraît calme y est rapide et dangereuse. Au milieu de la rivière, cinquante mètres au-dessus de la chute, un hêtre aussi gros qu'un poteau télégraphique repose comme un ponceau en équilibre sur deux rochers de la hauteur d'une meule de foin. Une crue de printemps l'avait déposé là douze ans auparavant.

La chute elle-même coule entre deux blocs espacés de deux mètres cinquante seulement, et se déverse dans un bassin assez vaste et profond pour engloutir une caravane double essieu. Le rocher de gauche s'avance sur l'eau. Un plongeoir parfait, sauf qu'à cet endroit un contre-courant crée un ressaut hydraulique et, derrière, une cavité profonde, cavité où le corps de Ruth Kowalsky était suspendu entre ciel et terre.” [traduction Isabelle Reinharez].