Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Claude LE NOCHER

Benoît Minville : Rural noir (Série Noire, 2016)

Tamnay-en-Bazois est une petite bourgade de la Nièvre, au cœur de la campagne. Moins de deux cent âmes, dont vingt-cinq qui habitent à l'année le hameau de Mouligny. Vivre dans cette région trop tranquille, oubliée par le 21e siècle, c'est s'enterrer, renoncer. Il y a ceux qui sont restés vaille que vaille, et d'autres qui sont partis. Comme les frères Romain et Christophe, délaissant leurs copains de jeunesse, Vlad et Julie. Chris s'est engagé dans l'armée durant quelques années. Puis il est revenu à Mouligny, dans la maison familiale de leurs défunts parents. Sans espérer faire fortune, Chris s'est installé comme potier. Depuis deux ans, Julie est sa compagne, aujourd'hui enceinte. Devenue infirmière à l'hôpital, elle a vécu quelques années avec Vlad, avant de choisir Christophe.

Dix ans après son départ, Romain revient au village, retrouvant son frère cadet. Âgé de trente ans environ, il a beaucoup bourlingué pendant tout ce temps. Pas trop envie d'en parler, besoin de renouer avec ses origines. Comme quand ils étaient adolescents, à l'époque où le Captain Vlad était le meneur de leur "gang". Insouciance de leurs quatorze ans, tout l'été quasiment libres de leurs loisirs à quatre. Certes, il y avait bien quelques personnes fâcheuses autour d'eux. Telle l'antipathique famille Fauvé, des rustres agressifs envers quiconque s'approchait de chez eux. Et aussi Yves Joulac, dit le Dalton, simple d'esprit ou un peu pervers, en tout cas malsain. Cet été-là arriva Cédric, un petit dur d'Auxerre. Vlad et lui partageaient une sorte de caractère rebelle identique, plus violent que le "gang".

Ces dernières années, Vlad a investi dans quelques commerces de Tamnay, et parfois prêté de l'argent à certains. Associé à Cédric, il vit surtout de combines. À vrai dire, il a repris à son compte un trafic de drogue plutôt rentable. Une petite bande gravite autour de lui : Cédric, son homme de main Kozanowski, et quelques autres qui étaient amateurs de baston au temps de leur jeunesse. Leur copain J.R. est devenu gendarme, adjudant-chef en poste sur le secteur. Il préfère ne pas connaître les activés officieuses de Vlad et de ses sbires. Romain s'immerge à nouveau dans l'ambiance locale, encore un peu troublé par la séduisante Mélodie, la belle-mère de Cédric. Vis-à-vis de Julie, pas d’ambiguïté pour lui. Il devine que son jeune frère Chris supporte la vie grâce à des médicaments.

Vlad vient d'être sauvagement agressé, un véritable lynchage. Il a été hospitalisé, mais il reste dans le coma. Malgré les douteux trafics actuels de leur copain, en souvenir des meilleurs moments de leur "gang", Romain et Chris sont animés d'un désir de vengeance. J.R. les prévient qu'ils s'exposent à de grands dangers, car les bandes impliquées dans la drogue sont plus violentes encore que celle de Vlad. Quand les deux frères interceptent un trio de petits délinquants tentant de récupérer une grosse somme due par Vlad, la tension monte bien vite. Y compris entre les frères et la bande de Cédric, au bistrot qui leur sert de QG. Faire face ensemble à la menace extérieure ? Ce n'est pas gagné d'avance…

 

Benoît Minville peut certainement revendiquer l'influence de quelques auteurs américains ayant associé cambrousse et violence, héritage du western adapté à nos époques. Est-ce que le terroir français se prête à des scénarios similaires ? Depuis longtemps, bon nombre de polars ont montré que, derrière de paisibles apparences, peuvent se cacher des faits criminels d'une brutalité insoupçonnée. La désertification des contrées isolées n'empêche pas l'éventualité d'une "économie parallèle", allant du travail au noir et autre "commerce sans facture", jusqu'aux trafics en tous genres. La crise économique évoquée par l'auteur n'est pas seule cause de ces pratiques.

Il s'agit avant tout d'une histoire d'amitié entre une poignée de personnes. Ce qui implique une fidélité, malgré le temps qui passe et les méandres des vies de chacun. Sentiment de solidarité qui a tendance à disparaître dans nos réalités d'aujourd'hui. Mais qui a peut-être toujours un sens dans des lieux comme celui que l'on nous présente. Dix à quinze ans plus tard, les mêmes habitants sont encore là pour la plupart : c'est pourquoi l'intrigue alterne le présent et le passé, la fougue d'hier et les confrontations d'ados étant remplacées par la cruauté du monde adulte, non dénuée d'une noire amertume. Un roman digne de la Série Noire, sans nul doute.