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Publié par Claude LE NOCHER

Chuck Palahniuk : Orgasme (Sonatine Éd., 2016)

Âgée de vingt-cinq ans, Penny Harrigan est originaire du Nebraska. Ses parents habitent à Omaha, où elle fut étudiante. Aspirante avocate, elle n'a pas encore réussi ses diplômes. Peut-être parce que Penny ne croit guère être destinée à ce métier. Depuis six mois, elle est employée dans un grand cabinet d'avocats à Manhattan. Elle est consciente de n'être qu'une sous-fifre besogneuse obéissant aux ordres. Moins réaliste, Penny imagine que des agents de sécurité lui servent d'anges gardiens à New York. Entre sa moqueuse collègue Monique et ses deux colocataires, elle se demande ce que l'avenir lui réserve. C'est alors qu'elle fait par hasard, au cabinet d'avocats, la connaissance de Linus Maxwell. Malgré l'allure assez quelconque de Penny, ce milliardaire l'invite à dîner le soir-même.

Maxwell est un bel homme de quarante-neuf ans. Il a fait fortune dans les technologies qui s'appliquent à tant de produits actuels. Propriétaire de médias, il soigne son image en jouant au pygmalion avec certaines femmes. Grâce à Maxwell, Clarissa Hind est devenue Présidente des États-Unis. Il a été le mentor de l'actrice française Alouette d'Ambrosia, qui a reçu plusieurs Oscars. Si la princesse anglaise Gwendolyn est montée sur le trône, c'est suite à leurs rapports. À chaque fois, les relations entre Maxwell et ses compagnes durent exactement cent trente-six jours. Que cet homme puissant s'intéresse à une jeune femme aussi ordinaire que Penny, c'est très flatteur pour elle. Tel un conte de fée dont elle serait la Cendrillon. C'est lors d'un séjour à Paris que débute vraiment leur idylle insolite.

Penny y croise Alouette d'Ambrosia, qui lui conseille de ne jamais faire l’amour avec Maxwell. Jalousie d'ex-amante ? Néanmoins, elle ne tarde pas à entamer une expérience sexuelle avec son prince charmant. Penny admet vite qu'elle sert de cobaye à Maxwell : il lui fait connaître l'extase absolue, la jouissance permanente, en testant sur elle tous les gadgets qu'il a inventés. Cette gamme de sex-toys est innovante, issue de ses recherches scientifiques depuis de nombreuses années. Ils sont conçus pour satisfaire sexuellement tous types de femmes, dont Penny est exemplaire de la "normalité". Ils vont bientôt être commercialisés sous le label Beautiful You. Même si leur relation s'achève brutalement, les aspects financiers et médiatiques devraient convenir à la jeune femme.

Les ventes de la gamme Beautiful You explosent rapidement. Monique, avec qui Penny habite maintenant, en est une utilisatrice forcenée, comme des milliers de femmes. Elles pourront se passer des hommes si ça continue ainsi. Mais le produit-phare Beautiful You, la libellule intime, semble souvent défectueux. Envisager une action en justice contre Maxwell ? Le jeune avocat Tad Smith, ami de Penny et Monique, n'y croit pas longtemps. La Présidente des États-Unis intervient en personne auprès de Penny. L'affaire ayant pris une tournure meurtrière, et les diverses conséquences de l'utilisation de ces sex-toys étant néfastes, Penny doit réagir. Elle entreprend un périple jusqu'aux confins du monde pour mesurer le danger des projets de Maxwell…

 

À n'en pas douter, voilà un des romans les plus enthousiasmants de l'année. La tonalité de la narration s'avère à la fois ironique et énigmatique. Ça commence à la façon de milliers de romances, par l'ébauche d'un amour improbable entre la pauvre héroïne et le séduisant mâle charismatique. À l'opposé des codes classiques, la jeune femme pénètre dans un univers de débauche, bien plus pervers que "Cinquante nuances de Grey". Sans vulgarité ni masochisme, puisqu'il s'agit d'expériences basées sur la science et certaines traditions, Penny jouit des initiatives de Maxwell, scènes à la fois chaudes et techniques. On mesure l'écart entre l'image proprette des Américaines et la quête de plaisir intense qui habite les femmes ciblées par le démiurge. Tout cela étant raconté sur un tempo sans temps mort.

Le suspense porte donc sur la finalité des manipulations dirigées par ce diable de Maxwell. L'intrigue joue sur ses secrets et ses méthodes. C'est là qu'intervient la part sociologique du roman. Le marketing (depuis la conception des produits jusqu'à la vente, en passant par la publicité, facile quand les médias vous appartiennent) permet le conditionnement des clientes de sex-toys. Peut-être au point d'en faire des zombies. Alors, pourquoi ne pas les attirer vers d'autres articles que vendent aussi vos sociétés ? Mais l'objectif est encore plus vaste. Répudiés, des hommes tentent vainement de contrer le phénomène, non sans créer des troubles à New York. Ce qui ajoute une dose d'humour mordant au récit. Quant aux secrets de Maxwell, sa protégée est loin de les imaginer.

Même si ce n'est pas la seule cause, Internet a entraîné le développement de bon nombre de pratiques décomplexées. Le sexe étant de moins en moins tabou, même des personnes en apparence équilibrées peuvent glisser vers l'excès. Il est évident que Chuck Palahniuk a bien observé nos mœurs actuelles pour écrire cette fiction incluant des péripéties agitées, une satire sociale, des agissements criminels, et de multiples sourires narquois sur la recherche du nirvana. Le résultat est carrément fascinant ! Une histoire particulièrement inspirée.