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Publié par Claude LE NOCHER

Mimmo Gangemi : Le pacte du petit juge (Éditions Seuil, 2016)

Le juge Alberto Lenzi est en poste en Calabre, sa région natale. Longtemps peu passionné par son métier, il est désormais très actif contre la 'Ndrangheta, les familles mafieuses de sa contrée. Il vit aujourd'hui en couple avec Marina, adjudante des carabiniers, parfois un peu trop directive à son goût. Il n'est pas pressé d'officialiser, en particulier vis-à-vis de la mère de Marina. Lenzi reste proche de la belle magistrate Chiara Allegri, même si celle-ci n'encourage pas ses approches amoureuses. Lucio, ami aristocrate de Lenzi, est souvent de bon conseil lors de ses enquêtes. Le juge ne fut pas concerné par la révolte d'ouvriers Noirs qui secoua la campagne calabraise quelques mois plus tôt. Ainsi ignore-t-il qu'il y eut quand même trois victimes au moins, d'autant que la scène du crime fut nettoyée par des sbires de la 'Ndrangheta. On s'est empressé d'oublier le cas de ces Noirs exploités.

Une lettre de dénonciation anonyme prévient les autorités que deux cent kilos de drogue sont cachés dans une cargaison de bois d'ébène arrivant sous peu. Lenzi, les carabiniers et la Douane vérifient que c'est exact, mais on compte pister la livraison pour opérer un coup de filet. Au final, la planque de la drogue est vide : elle a été subtilisée malgré la surveillance. Il y a forcément des complices chez les douaniers. Furieux, le procureur rejette toute la faute sur le juge Lenzi. Peu après, on découvre le cadavre martyrisé d'un homme dans une villa campagnarde inoccupée. La victime est l'informateur, auteur du courrier anonyme. “Il y avait mille hypothèses possibles, on était sur les terres de la 'Ndrangheta, on pouvait passer l'arme à gauche pour des raisons qui, ailleurs, n'auraient causé qu'une rancune de quelques jours, une brouille silencieuse, une petite baffe.”

Sorti de prison au prétexte de sa mauvaise santé, le vieux don Mico Rota est assigné à son domicile. Ce qui ne l'empêche pas, épaulé par son petit-fils Mimí, d'observer l'activité des familles de la 'Ndrangheta. Dans l'affaire de la drogue disparue, il s'agit d'éviter que les clans s'entre-tuent. Aussi don Mico joue-t-il le rôle de "juge de paix" entre les familles Pinnuto et Cortara, décidant d'un statu-quo bien relatif. Au cercle où se réunissent tous les notables de la ville, on cherche à comprendre le sens du crime de la villa et ce que cache cette drogue envolée : “Il faut dire que deux familles, c'est trop pour une seule zone. Ce vol, c'est un prétexte à la guerre. Ça devait arriver tôt ou tard, la trêve durait depuis assez longtemps.” De son côté, Lenzi interroge agressivement le directeur de la Douane, le mort étant son employé, mais il n'obtient guère de piste sérieuse.

Par son avocat, don Mico Rota provoque une rencontre avec le juge, au bureau de celui-ci. Courtoisie hypocrite entre eux, dont Lenzi n'est pas dupe. Don Mico évoque le désordre qui règne désormais dans le banditisme, plaidant qu'il ne contrôle rien du tout. Il laisse entendre que le premier lot de drogue en masquait un second, bien plus conséquent, au profit de bandes extérieures. “Non, ce coup-ci, Rota fait le malin, il veut brouiller les pistes. Il faut comprendre pourquoi, quel est son intérêt là-dedans” selon Lucio. Grâce à l'ADN, on trouve un lien entre la victime martyrisée et les Noirs tués dans la même villa. Chiara Allegri et Alberto Lenzi vont coopérer pour établir les faits. Quitte à les truquer au besoin, le moment venu, pour faire tomber quelques personnes de la 'Ndrangheta…

 

Deuxième enquête pour le “petit juge” Lenzi, autour des réseaux mafieux qui gangrènent cette région du sud de l'Italie, en face de la Sicile. Le récit nous fait sentir l'omniprésence de la 'Ndrangheta, dont l'atout principal est l'organisation transversale : chaque famille est censée régner sur un secteur, en complémentarité avec les autres. S'il y a des règlements de comptes entre ces clans, le juge Lenzi s'en réjouit avec hargne. Cette nébuleuse étant des plus complexes, les paraboles des réponses de don Mico Rota relèvent davantage de la manipulation que d'informations véridiques. Quant au sens de l'honneur "chrétien" face aux "infâmes", quant au courage héroïque de ces mafieux, rien que de la vantardise !

Si les personnages masculins ne sont pas épargnés, joliment caricaturés, des femmes ont le droit à des portraits sans concession. La caractérielle compagne du juge, bien sûr. Mais aussi : “La mère de Marina, c'était Marina multipliée par deux. Dans le sens de la largeur, car en hauteur, elle était pareille que sa fille. À vue de nez, catégorie des poids lourds-légers, mais tendance graisse ramollo… La dame n'avait pas seulement bon appétit, elle avait aussi la langue bien pendue.” L'avocate Laura est présentée de manière bien plus vacharde encore, avec son allure ultra-sexy : “Laura arriva au rendez-vous comme la bombasse qu'elle avait conscience d'être : elle mettait en relief ses meilleurs morceaux dans une robe qui exaltait ses formes.” Son manque d'intelligence gâche tout contact avec elle.

La noirceur étant largement compensée par l'humour, c'est cette alchimie qui séduit et qui offre une très belle qualité aux histoires mettant en scène ce “petit juge”.