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Publié par Claude LE NOCHER

Anne Bourrel : L'invention de la neige (La Manufacture de Livres, 2016)

Des Pyrénées jusqu'aux Cévennes, le froid glacial qui sévit est inhabituel à cette époque de la Saint-Valentin, mi-février. Ferrans et sa famille ont décidé d'aller passer trois jours à la montagne, non loin du Mont Aigoual. À l'auberge du Bonheur, un nom prometteur. Ils envisagent de faire du ski. Âgé de cinquante-huit ans, Ferrans est dans l'immobilier. Il est accompagné de ses filles Moira et Clothilde, neuf et treize ans. Laure, la compagne de Ferrans, n'a pas d'enfant. Grande femme blonde, elle a près de vingt ans de moins que lui. L'épreuve que traverse actuellement Laure la rend insomniaque et dépressive. Son grand-père paternel Antoine, qui l'a élevée avec sa défunte épouse Teodora, vient d'être enterré. Simples ombres dans sa vie, les parents de Laure ne se sont jamais occupés d'elle.

Âgé à son décès de plus de quatre-vingt-dix ans, Antoine Brenon n'était pas juste son Gp, c'était une icône pour Laure. Né autour de 1920 dans le Barrio Chino de Barcelone, ce fils de prostituée fut très jeune impliqué dans la guerre civile. C'est ainsi qu'il perdit de vue son ami de cœur, Gabriel. Au retour des combats, il séjourna un temps dans un bordel de Barcelone, avant de fuir vers la France avec tant d'autres réfugiés espagnols. Du camp d'Argelès, de sinistre mémoire, il fut envoyé avec quelques autres à Bram, dans l'Aude, à mi-chemin entre Carcassonne et Castelnaudary. Apprendre la langue française, ce fut pour lui une façon de tourner la page. C'est là qu'il passa tout le reste de sa vie, avec Teodora. Telle est l'image que Laure s'est forgée de son aïeul, qu'elle pleure tant aujourd'hui.

L'auberge du Bonheur est vieillotte et moche. Pas de connexion Internet ni téléphonique. Amélie, la patronne de l'endroit, est volumineuse. Elle possède un lézard baptisé Roxy, qui effraie Laure. Pas la moindre trace de neige autour, dans la station de sports d'hiver. Le moniteur de ski s'ennuie et picole. Le docteur Ali Talib, généraliste local, dispose de tout son temps pour faire du sport, du jogging. Ferrans cherche des solutions pour occuper ses deux filles. Laure n'arrive pas à se concentrer pour lire, sa passion. Surtout, impossible de se reposer vraiment, alors qu'elle a tellement besoin de sommeil. Son grand-père vénéré ne cesse de hanter ses pensées. En omettant peut-être que presque toute sa vie durant, son aïeul paternel se considéra comme globalement heureux.

Bien que l'ambiance du village cévenol sans neige et de l'auberge désuète n'aient rien de si hostile, Laure continue à se sentir oppressée, laissant Ferrans avec Moira et Clothilde. Puisqu'ils ont sous la main un médecin plutôt désœuvré par ailleurs, autant lui demander une consultation pour Laure. Et si le premier traitement ne fait pas d'effet réel, le docteur Talib a des comprimés plus puissants dans sa réserve de pharmacie…

 

Anne Bourrel nous avait épatés avec “Gran Madam's”, désormais disponible chez Pocket. On pouvait craindre ensuite, non pas une déception, mais qu'elle nous présente un roman moins intense. Le pire eût été soit qu'elle adopte une tonalité peu personnelle, soit qu'elle se contente d'une intrigue faiblarde. Toutefois, on avait cru deviner que cette auteure n'est pas du genre à "se reposer sur ses lauriers". Et que, même si son histoire suivante devait être psychologique encore, on ne tomberait certainement pas dans les platitudes. Autant le dire sans plus tergiverser, “L'invention de la neige” est une belle réussite !

La plupart des gens ont une vie structurée, simple et rassurante. Un peu égoïste parfois, mais il est légitime de privilégier son cercle avant de se préoccuper des autres. La vie de Laure n'a pas été aussi basique que ça. Une taille exceptionnelle (plus d'un mètre quatre-vingt) dans sa famille, un problème à un œil, un risque d'infertilité. Des parents qui ne se sont jamais chargés d'elle. Une mère absente, transparente, inexistante pour sa fille. Ce n'est sûrement pas un hasard si Laure s'est attachée à Ferrans, bien plus âgé qu'elle : pas le prince charmant, mais une tranquille sécurité. Comme auprès de son aïeul.

Son grand-père défunt, c'était le portrait du héros absolu. En même temps qu'elle, on revoit Antonio en Catalogne et à la bataille d'Huesca, dans les affres de sa jeunesse, au cœur des quartiers mal famés et parmi les victimes de la Guerre d'Espagne. Si le manque de neige désespère son compagnon, dans ce décor qui devrait les enthousiasmer, c'est la perte de ce grand-père qui alimente la neurasthénie de Laure. Ce qu'Anne Bourrel parvient à nous faire partager, et même ressentir, grâce à une narration très singulière. Elle n'est finalement pas exempte d'une certaine lueur, cette histoire grise et triste. Excellent roman.