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Publié par Claude LE NOCHER

Sam Millar : Un sale hiver (Éd.Seuil, 2016)

À Belfast, en Irlande du Nord, de nos jours. Écrivain sans éditeur, Karl Kane est avant tout détective privé. Il vit avec son assistante et amante Naomi Kirkpatrick. Il s'inquiète encore pour sa fille Katie, récemment victime d'un traumatisme. Il culpabilise de ne pouvoir rien faire pour son père, atteint d'Alzheimer. Dans ses enquêtes, Karl évite soigneusement son ex-beau-frère Mark Wilson, le chef de la police. Il n'aime pas trop qu'Harry McCormack, un flic balèze et sournois, rôde autour de lui. Quand au jeune policier Malcolm Chambers, s'il paraît un peu léger, peut-être qu'il fait son boulot. Ce qui n'est pas forcément le cas d'une partie des flics de Belfast, estime Karl. Tel Edward Phillips, que Wilson dut naguère virer.

En ce matin neigeux, Karl Kane trouve une main tranchée sur le seuil de sa porte. Grâce à des caméras de surveillance, il sait bientôt que l'acte n'est pas intentionnel envers lui. Il s'agit de la seconde main coupée découverte ces derniers temps. Un homme d'affaire offre 20000 livres de récompense à qui découvrira la vérité sur l'affaire. Une somme qui motive Karl. Le détective peut compter sur son ami médecin légiste Tom Hicks, pour quelques indices supplémentaires. Par ailleurs, Karl essaie de sortir de la mouise la jeune prostituée Lipstick. En douceur ou en la menaçant, même si Naomi accepte de la protéger chez eux, pas facile de redresser la situation de Lipstick. Ça pourrait empirer, hélas.

Une cliente s'adresse au détective : Jemma Doyle veut savoir ce qu'est devenu son oncle Thomas Blake, que sa famille a perdu de vue depuis quelques années. Karl doute qu'elle se soit adressée à lui par hasard. Il déniche une piste à Ballymena, petite ville où sévit une flagrante agressivité. Dans un bar, il rencontre Sandy, une femme énergique, qui va le renseigner. L'oncle Blake dirige le principal bordel de l'endroit, et quelques autres trafics. Sandy prévient le détective : “Un petit avertissement, Karl. Quand vous entrez dans une ville fantôme comme Ballymena, faites bien attention à ne pas la quitter sous forme de fantôme.” Karl va bientôt vérifier qu'il y a du danger. Pour lui, mais aussi pour Sandy.

Une troisième main coupée est retrouvée, celle d'un homme qui a également un passé judiciaire. Il s'est fait piéger plusieurs jours plus tôt, avant d'être torturé. Des mains tranchées, ce pourrait aussi bien être un travail de boucher. Karl enquête à l'abattoir de Belfast, qui fut le théâtre d'une sale histoire. Georgina Goodman, patronne du lieu, lui apportera son aide. Le détective est effectivement sur la bonne voie, mais sera maltraité lors d'un sévère interrogatoire de la part des présumés coupables. Tandis qu'une certaine Sarah Cohen est assassinée, Karl reçoit un courrier posthume de l'ex-flic Phillips. Avec une clé de consigne, qui le mène à la gare de Great Victoria Street…

 

Karl Kane est capable de tout. C'est même son slogan : “Kane's able” (qui se traduit aussi par “Caïn et Abel”). Il se charge d'une fille à la dérive, garde un œil sur sa fille et sur son père Cornelius, enquête sur des mains tatouées de piqûres, traîne dans un abattoir maudit et va flairer l'ambiance d'une ville hostile, Ballymena. Autant d'investigations sinueuses et riches en péripéties, énigmatiques avec de cruels passages, ça pourrait faire penser que l'intrigue est noire, très noire. En réalité, si ce scénario est sombre, l'humour (ironique) est également bien présent. Ce n'est pas un maigre atout, dans ces situations.

Car ce diable hémorroïdaire de Karl Kane, au corps suturé de partout, bien plus humaniste qu'il ne veut le montrer, ne manque certes pas de répartie. Si la plaisanterie ne suffit pas à détendre l'interlocuteur, sa poigne s'attaquant aux parties intimes incite au calme les récalcitrants. Face à sa compagne Naomi, il a également intérêt à avoir réponse à tout. En outre, Sam Millar glisse quelques réflexions sur l'Ulster d'aujourd'hui. Processus de paix en cours, c'est vrai, mais les rancœurs sont tenaces, les sectarismes toujours palpables, et la police ne semble pas parfaitement exemplaire. Quant à certaines fortunes, elles paraissent fort mal acquises. Un "roman de détective" dans la bonne tradition, comme on les aiment.