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Publié par Claude LE NOCHER

Annelie Wendeberg : Le diable de la Tamise (Presses de la Cité, 2016) –Sherlock Holmes–

1889. Allemand d'origine, le Dr Anton Kronberg travaille à l'hôpital Guy, de Londres. Après ses études à Berlin, il s'est spécialisé en bactériologie à Boston. Ce qui explique que, en plus de son activité médicale, il soit consulté comme légiste par Scotland Yard. Les cas de choléras sont encore très fréquents dans l'agglomération londonienne. Peu énigmatiques en général, car causés par le manque d'hygiène entraînant des virus. Lorsque Kronberg est convoqué à l'usine de traitement des eaux de Hampton, c'est pour un cadavre atteint du choléra, en effet. Selon l'inspecteur Gibson, nul besoin d'enquête. Ce n'est pas l'opinion d'Anton Kronberg, ni celle d'un homme plutôt observateur présent sur les lieux.

Très occupé par son métier, le médecin n'a que vaguement entendu parler de ce Sherlock Holmes. Sans doute la police a-t-elle fait appel à lui pour l'affaire Jack l’Éventreur, mais on ne tient guère compte de l'avis de ce détective-conseil : “Tout le monde recherche un oiseau de proie, alors que le coupable est un petit rongeur.” Dans le cas présent, ce n'est pas seulement le choléra qui a causé la mort de l'inconnu. Grâce à un examen approfondi, utilisant même un microscope, le médecin Kronberg comprend que l'homme a aussi été touché par le tétanos. Dès leur première rencontre, Sherlock Holmes a découvert le secret de Kronberg, qu'il n'a pas de raison de dévoiler : c'est une femme.

En cette fin de 19e siècle, la pratique médicale reste toujours interdite aux femmes. Anna Kronberg a dû se grimer en homme pour faire ses études. Elle porte une tenue et des attributs masculin, pour donner le change. Mais par ailleurs, retrouvant l'aspect féminin, il lui arrive de soigner bénévolement des Londoniens pauvres, passant pour infirmière. Elle a pour amant Garret O'Hare, un grand Irlandais rouquin, cambrioleur de son métier. Après une visite au 221B Baker Street, où Holmes vit seul depuis le mariage de Watson, Anna et le détective explorent les marécages de Chertsey Meads. C'est là que le mort a été plongé dans la Tamise, malgré le secours d'un ami, qu'ils surnomment Gros Brodequins.

Peu après, alors qu'un mourant est déposé à l'hôpital Guy, le docteur Kronberg comprend vite que c'est Gros Brodequins. Lui aussi a été victime du tétanos. Holmes, Watson et Anna Kronberg se demande comment et où leur fut inoculé le virus de cette maladie. Le détective pense bientôt à l'hospice d'aliénés de Broadmoor, dans le Berkshire. Si ni lui, ni Anna n'y trouveront probablement de preuves directes, le directeur Nicholson apparaît plus que suspect. Anna Kronberg profite d'un voyage en Allemagne pour revoir son père, et surtout pour étudier le bacille du tétanos. Dont elle rapporte des souches à Londres, en janvier 1890, en vue de recherches pour un vaccin. Tandis que Holmes a identifié les deux Écossais victimes, Anna va au-devant de sérieux dangers…

 

Cette histoire nous est racontée par Anna Kronberg elle-même, car elle est bien au centre de l'enquête. C'est cette jeune femme déguisée en homme qui se charge des dissections de cadavres et des recherches bactériologiques. Il est exact que c'est dans ces années-là que les docteurs Kitasato et von Behring progressèrent dans leurs études sur le tétanos. Le vaccin ne sera disponible qu'à partir de la décennie 1920. L'auteure de ce roman étant une scientifique, cela explique son intérêt pour ce thème. Ce qui ajoute de la véracité, de l'authenticité à cette intrigue. Quant à la double vie (ici masculine-féminine) de l'héroïne, ça peut rappeler par certains côtés “Les Habits Noirs” de Paul Féval.

On aura sûrement compris qu'il ne s'agit pas d'une parodie guillerette des aventures de Sherlock Holmes. Certes, on joue malicieusement sur des clichés : Watson marié n'habite plus à Baker Street, la fascination d'Holmes pour Irene Adler, le violon se substituant à la drogue pour calmer les moments dépressifs du détective, etc. Mais les récits écrits par le docteur Watson soulignaient déjà que Sherlock Holmes est lui aussi un scientifique. Il a de bonnes connaissances en chimie et dans le domaine des poisons. Il est souvent en contact avec le corps médical dans ses enquêtes. Il évoqua d'ailleurs l'hôpital psychiatrique de Broadmoor, dans “Le marchand de couleurs retiré des affaires”.

Dans ce roman, Sherlock Holmes est à la fois bien présent, tout en restant une ombre protectrice pour Anna Kronberg. Ce qui ne manque pas de subtilité. Bien au-delà d'un simple pastiche holmésien, utilisant avec justesse l'ambiance d'époque, c'est une enquête parfaitement convaincante que nous propose Annelie Wendeberg.