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Publié par Claude LE NOCHER

Joseph Finder : Jour de chance (Éd.Bragelonne - Thrillers, 2016)

Né en 1978, Rick Hoffman voulait devenir journaliste d'investigation. Le goût du luxe balaya ses ambitions : poste lucratif dans un magazine de Boston glorifiant les puissants, fiancée décorative et soirées mondaines, belle réussite… Jusqu'à ce que le commanditaire cesse de financer. Aujourd'hui, c'est la dèche pour Rick. Plus d'appartement dans les quartiers chics, ni de jolie fiancée. Quelques piges pour la version web du magazine ne rapportent quasiment rien. Dans la maison paternelle, il squatte le bureau de son père.

Celui-ci, Leonard Hoffman, ne fut pas un avocat prestigieux, un défenseur de nobles causes. Néanmoins, il savait séduire ses interlocuteurs et avait la confiance de ses clients. Parmi eux, on trouvait des propriétaires de clubs de strip-tease et autres établissements des quartiers chauds du Boston de l'époque. De grosses sociétés, aussi. Près de vingt ans plus tôt, Leonard Hoffman fut victime d'un AVC provoquant une aphasie totale. Il végète depuis dans une structure médicalisée, ne s'exprimant plus, restant sans réaction.

La maison de Leonard aurait besoin de rénovation. Ce dont peut s'occuper le voisin Jeff, qui dirige une entreprise du bâtiment. Lorsque Rick découvre une forte somme en billets cachée dans un mur, Jeff a probablement repéré le magot lui aussi. Il n'imagine sûrement pas que ce sont près de trois millions et demi de dollars en argent liquide, que Rick vient de dénicher. Il serait risqué de les mettre dans une banque, on se poserait des questions. Rick lui-même s'interroge sur l'origine de ce pactole inattendu.

Il ne s'agit évidemment pas d'argent économisé par son avocat de père. Il contacte Joan, la secrétaire retraitée de Leonard. Elle lui confie des agendas, la comptabilité et d'autres documents remontant jusqu'à 1996, date de l'AVC de l'avocat. Aux Archives Municipales, Rick retrouve quelques éléments supplémentaires. Il semble que ses recherches gênent quelqu'un, car il est bientôt kidnappé et menacé de mort par un Irlandais. Il n'a pourtant découvert que des éléments épars, dessinant quand même le rôle ambigu de son père.

Par un patron de club, puis une collègue journaliste, Rick se fait expliquer la “banque du cash”. Certaines activités génèrent de grosse sommes en liquide qui, passant entre les mains d'un intermédiaire tel que Leonard Hoffman autrefois, serviront à des bakchich, des pots-de-vins. Boston fut transformé voilà plusieurs décennies par un projet d'urbanisme colossal, le Big Dig. Il est facile de supposer que la corruption régnait à tous niveau autour de ces travaux. Attention car tout ça est dirigé par des gens haut-placés et sans pitié.

Se sachant pris en filature, certainement par le gang de l'Irlandais, Rick se montre le plus prudent possible. Il se méfie autant de Jeff et de ses ouvriers. Côté cœur, il a renoué avec Andrea Messina, une amie de lycée, divorcée avec un enfant. Pas sûr qu'il se montre très adroit avec cette idéaliste, dégoûtée par le monde de la finance où elle fut employée. Il s'avère que l'AVC de Leonard s'accompagna d'un coup sur la tête, ce qui est étrange. Rick s'intéresse à Alex Pappas, un cador très discret de la communication de crise. L'accident de voiture mortel d'une famille d'origine dominicaine vingt ans plus tôt est-il une des clés de l'histoire ? Possible, car on a acheté le silence de leurs proches. Vouloir faire la lumière sur tout cela, c'est pour Rick s'exposer au danger, face aux sphères influentes de Boston…

 

On ne contestera pas l'étiquette "Thriller" concernant les livres de Joseph Finder. Il conçoit avec habileté ses scénarios, afin que tout contribue à intensifier le suspense. Il accroche ses lecteurs dès l'entame du récit, et jamais le rythme ne faiblit jusqu'au dénouement. Les portraits de ses personnages sont d'une belle précision, peaufinés durant la progression de l'intrigue. Celle-ci est empreinte de sombres mystères et de menaces autour du héros, qui s'inscrit dans la tradition du journaliste-détective. C'est en perdant le luxe et le confort, entraînant une certaine léthargie, que Rick revient à son véritable métier, "à l'ancienne". Pour définir à quoi correspondait la fonction de "facilitateur" de son père, également.

C'est là que l'on se rapproche au plus près du roman noir. Les investigations de Rick le plongent dans les facettes secrètes du bizness à l'américaine. Tous les moyens sont bons pour “faire partie des géants”, comme dit un des protagonistes. Appartenir à l'élite est une ambition honorable. Y parvenir et y rester afin de tout contrôler, en pratiquant magouilles et corruption, trafics d'influence et conflits d'intérêts, ça ne l'est plus. Car cela suppose de masquer, y compris par la force, tout ce qui est délictueux ou carrément illégal. Quant au mépris de la population, sans doute figure-t-il dans les gènes de ceux qui se croient si supérieurs, voire irremplaçables. On est bien là dans les sujets abordés par le roman noir.

L'idéalisme, incarné par Andrea Messina et l'œuvre éducative qu'elle a créée, prendra-t-il sa revanche sur la pourriture des maîtres de la ville et la dictature du fric ? On ne peut que le souhaiter. Mêlant adroitement les genres, faisant la synthèse entre le thriller et le noir, Joseph Finder nous propose un suspense très vivant et fort crédible, d'une justesse remarquable.