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Publié par Claude LE NOCHER

Thierry Maugenest : La cité des loges (Albin Michel, 2016)

À l'automne 1732, le dramaturge Carlo Goldoni et sa troupe de comédiens sont en tournée à travers l'Italie, l'auteur participant à ses propres pièces. Celles-ci rencontrent un succès de plus en plus éclatant : “Dès les premières scènes, les deux domestiques ont gagné la faveur du public. Le peuple d'artisans, de pêcheurs, de boutiquiers ou de vendeurs ambulants se reconnaît volontiers dans ces personnages malicieux et débrouillards qui se jouent de leurs maîtres...” Il écrit régulièrement de nouvelles comédies où, contrairement à la commedia dell'arte, on se produit sans masque. Ayant reçu un courrier de Venise, Carlo Goldoni va retourner dans sa ville natale. Outre la mission qui l'attend, les théâtres de la Sérénissime (en particulier le San Tomà) sont demandeurs de ses pièces.

Zorzi Baffo est le chef de la “quarantia criminale”, la police vénitienne. Certes, il jouit aussi d'une réputation justifiée de libertin : dans les soirées très privées, Zorzi séduit avec ses poèmes licencieux et ses contes coquins. Mais il évite de mélanger les activités, ce qui lui vaudrait la perte de sa fonction. Grâce à ses “confidenti”, dans cette ville où chacun à le goût du secret, le policier est bien informé. Le traducteur hypocondriaque Luca Grisotti lui apprend la disparition d'un comédien en plein spectacle. Bien plus excitant pour Zorzi que le menu fretin des affaires habituelles. Après avoir vérifié le renseignement, il assiste à une autre pièce de théatre où un deuxième comédien disparaît lors de la représentation. Personne ne l'a pourtant vu sortir, tout comme dans le premier cas.

L'Inquisiteur Mezzetin est extrêmement mécontent. Lui-même propriétaire de théâtres, il rappelle à Zorzi Baffo l'importance économique de ces spectacles. Un public venu de toute l'Europe contribue à la prospérité de Venise. Le chef de la chancellerie criminelle apprécie bien davantage les charmes de Giulietta, l'épouse de Mezzetin, que cet arrogant notable. Carlo Goldoni vient apporter son aide à Zorzi dans cette enquête. Ils suivent une piste qui les mène à l'hospice Santa Chiara, auprès de la lingère Enea. Celle-ci a quelque peu perdu l'esprit depuis sept ans. Le comédien Quinto Zenta est convaincu d'être la prochaine cible du ravisseur. Ayant demandé la protection de la police, ce dernier est attiré dans un piège, mais le coupable ne se laisse pas attraper par les services de Zorzi.

Sept ans plus tôt, le policier était absent de Venise, quand se produisit une affaire jamais résolue : “Je crois que cette histoire est liée à cette jeune femme dont le cadavre a été retrouvé il y a sept ans à la surface du rio dei Mendicanti. À cette époque personne n'avait signalé de disparition. [Un médecin] avait alors décelé des traces de liens sur ses poignets et son visage, des éléments qui suggéraient que la fille, âgée de quinze à vingt ans environ, avait été attachée et bâillonnée avant d'être violée.” De son côté, Carlo Goldoni a repéré l'ancien théâtre Santi Giovanni, pouvant cacher des mystères. La nouvelle épée de Zorzi, plus sournoisement efficace, lui sera utile à l'heure de rendre la justice…

 

Au 18e siècle, Venise est une cité plus singulière que jamais dans son histoire. Puissante et indépendante, elle l'est encore grâce à ses dirigeants autoritaires, et ses institutions républicaines aux règles strictes. Mais la Sérénissime est autant un lieu de villégiature (on n'ose pas dire "touristique"), de légèreté, de plaisirs. Le théâtre vénitien est à son apogée, attirant les foules. Un enjeu économique fort, qui pourrait être mis en péril par l'énigme de la disparition de plusieurs comédiens, ruinant la qualité des spectacles. Infatigable auteur produisant en série des comédies, Goldoni n'a que vingt-cinq ans et tout l'avenir devant lui. Il reste fidèle à son ami policier Zorzi Baffo, aussi doué pour les rimes paillardes qu'avec les armes acérées.

Roman d'enquête, certes. Ou polar historique, si l'on veut. Thierry Maugenest cherche surtout à transmettre l'esprit de cette époque, à Venise. Par les ambiances, à travers les rues et les canaux de la ville, autant que dans les palais et les théâtres. Par les coutumes : on n'entre pas armé chez l'Inquisiteur, par exemple. Par l'hypocrisie, qui tolère si volontiers le libertinage, réputation qui dépasse les frontières vénitiennes. On verra que parfois, même à visage découvert, certains avancent masqués. Tradition locale du secret et goût du complot, en somme. Des personnages savoureux, des chapitres courts, une narration enjouée, autant d'atouts favorables pour cette “Cité des loges”.