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Publié par Claude LE NOCHER

Ahmed Tiab : Le désert ou la mer (Éd.L'Aube noire, 2016)

Dans l'Algérie actuelle, Kémal Fadil est commissaire de police à Oran. Il habite avec sa mère Léla, en fauteuil roulant depuis l'accident de voiture qui coûta la vie à son père. On vient de découvrir quatre cadavres dans le secteur de Bouisseville, sur la côte. Il s'agit de trois Africains noyés, des Noirs ne vivant pas ici, et du clochard Bakhti, qui fit des séjours en psychiatrie. Kémal Fadil s'arrange pour qu'on lui confie l'enquête, son confrère Mahfoud n'étant guère fiable. Il enquête avec son collègue Moss, compétent en plusieurs domaines, et avec le solide quinquagénaire Jo, ami de sa famille sur qui il peut compter. Les trois Africains sont sûrement des clandestins : outre les proches enclaves de Melilla et de Ceuta, en territoire marocain, les côtes espagnoles ne sont qu'à cent cinquante kilomètres.

La querelle de voisinage entre Algérie et Maroc pourrait compliquer les recherches, même si c'est probablement dans la zone littorale entre Oran et Aïn-El-Turck qu'il faut débusquer les organisateurs du trafic de migrants. La mer étant agitée, il n'y a aura pas de départ dans les jours suivants. Il faut agir au plus tôt, aussi pour ne pas exciter la population algérienne, hostile à ces clandestins d'Afrique passant par le Maghreb. Faouzi Ramdane est un journaliste installé à Marseille, pour avoir trop enquêté sur le régime par le passé. Il vient d'être victime d'un "accident" à Aïn-El-Turck. Version douteuse que ni son ami Jo, ni Kémal ne peuvent croire. On retrouve des enregistrements laissant penser qu'il s'occupait d'une affaire de trafic d'êtres humains, en lien avec la région marseillaise.

À Niamey, un mois plus tôt, le jeune Ali n'a plus de raison de rester au Niger. Comme son ami Timou l'a fait avant lui, il compte rejoindre l'Europe. L'apprentie infirmère Fatou a de bonnes raisons de quitter la maison de son oncle, elle aussi. Ils embarquent dans un taxi collectif avec deux couples et Johnny, un Nigérian. Le périple s'annonce chaotique pour ces "voyageurs". D'autant que, leur chauffeur ayant disparu après une panne, ils avancent vaille que vaille jusqu'à Agadez, en direction du nord du Niger. Grâce au couple tenant une pension où ils ont logé, Ali, Fatou et Johnny embarquent avec des Occidentaux en route vers le sud de l'Algérie. Passer la frontière n'est pas sans risque. Un camion les conduit ensuite à travers le désert, destination Béni Abbès, où ils sont hébergés dans une vieille mosquée. Mais la route est encore bien longue avant d'approcher de la Méditerranée.

Kémal suit une piste prometteuse : un hangar à bateaux du Cap Falcon, servant peut-être aux passeurs. Il s'y rend avec Jo et Léla. Le vieux gardien ne semble pas savoir grand-chose. Ce local verrouillé appartenant au colonel retraité Abdelhak, Kémal doit solliciter sa hiérarchie afin d'obtenir un mandat de perquisition. L'intervention de police sera musclée. Entre une villa squattée de Bouisseville et des activités suspectes à Gardanne, dans la région de Marseille, Kémal progresse bientôt à grands pas. Il n'est pas impossible qu'il tombe même amoureux…

 

Après “Le Français de Roseville”, il s'agit du deuxième titre d'une série mettant en scène le policier algérien Kémal Fadil. Parler de roman d'enquête serait trop réducteur, car le rôle du héros ne se limite pas aux investigations. Il porte également un regard sur l'Algérie d'aujourd'hui, et sur l'histoire de ce pays. Les autorités gardent une distance envers leurs voisins du Maghreb. Les révoltes arabes des années 2010 n'ont pas touché le fonctionnement de l’État, peut-être parce que l'Algérie connut d'autres crises depuis la décolonisation, en particulier l'époque des islamistes du FIS. Population résignée à vivoter, si c'est la moins pire des solutions ? Peut-être. Avec son confrère marseillais, Kémal va aussi évoquer une actualité plus inquiétante. Mais, la base de cette intrigue, c'est le trafic d'être humains, l'exploitation des espoirs de migrants qui croient au miracle occidental.

Kémal ne juge pas “tous ces gens qu'aucune misère subie depuis le départ de leurs pays respectifs ne décourage dans la poursuite de leur rêve. C'est triste et admirable à la fois.” En parallèle de l'affaire policière, nous suivons le parcours de Fatou et ses amis depuis le Niger jusqu'en Algérie. C'est une véritable aventure, avec ses péripéties hasardeuses, qui attend les candidats à l'exil. “Les conditions de survie dans le désert imposent le paradoxe de se prémunir de la chaleur le jour, et de la rechercher activement la nuit.” La chaleur n'est pas le seul inconvénient du voyage à travers le désert. Se faire véhiculer par des chauffeurs de taxis ou de poids lourds, gagnant ainsi un petit supplément de salaire, ce n'est pas ça qui pose problème. Ce sont les passeurs vers l'Europe, ceux qui font payer très cher leurs services tout en méprisant ces clandestins, qui sont des criminels.

Double récit où, côté Algérien et chez les migrants, Ahmed Tiab nous fait toucher du doigt des réalités humaines. Il ne s'agit pas d'une approbation, mais du constat d'une situation : sans présent, ni avenir, des gens miséreux que nul ne "fait venir" tentent leur chance, et des trafiquants en profitent pour les exploiter. La part sociologique complète l'enquête de police, en devient le thème central. Un roman noir riche, qui explore de façon nuancée un sujet sensible de notre époque.