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Publié par Claude LE NOCHER

Ahmed Tiab : Le Français de Roseville (Éd.L'Aube noire, 2016)

Aujourd'hui en Algérie, le commissaire Kémal Fadil est en poste dans le quartier de la Marine, à Oran. Voilà vingt-deux ans qu'il exerce le métier de policier. Pour ses enquêtes, il peut compter sur son ami Mustapha Kadri, dit Moss, légiste compétent dans des domaines divers. Léla Fadil habite avec son fils Kémal. Veuve, cette fumeuse de cigares cubains est infirme depuis 1978, sortant peu dans son fauteuil roulant. Au début des années 1960, jolie femme cultivée, Léla eut l'occasion de servir de traductrice à Ernesto Guevara. Sans doute, la rencontre la plus marquante de sa vie. Depuis quelques temps, elle encourage les amours de son fils avec la jeune femme dont il semble épris.

À Oran, on modernise un ghetto longtemps laissé en ruines, dans le district de la Marine. Au 23 rue des Bougainvillées, on retrouve dans une cave les squelettes de deux personnes, un adulte et un enfant. Ils furent enterrés là il y a plusieurs décennies. On peut supposer que le gamin était d'origine européenne. Si les moyens scientifiques de la police algérienne sont limités, Moss fait tout son possible. Les autorités s'empressent de donner une version trafiquée, concernant ces squelettes. Mais le directeur de la police tolère que Kémal mène une enquête officieuse. Les initiales AC n'offrent qu'une mince piste. Toutefois, le policier obtient quelques noms d'anciens habitants.

Le vieux El Corti est un des derniers témoins ayant vécu rue des Bougainvillées dans les années 1960. Grâce à des courriers et des images d’Épinal remontant aux années 1950, Kémal retrouve l'identité probable du gamin décédé dans cette cave. À l'époque où fut kidnappé et séquestré ce fils de riche industriel, il ne restait sûrement pas beaucoup de flics pour enquêter sur l'affaire. La décolonisation était en marche, la présence française n'était plus qu'une question de semaines. À part un article de journal d'alors, parlant de l'enlèvement, Kémal ne dispose guère d'éléments. Il devra faire appel à son ami Franck, policier à Marseille, pour que les archives françaises le renseignent davantage.

Au début de la décennie 1950, Arthur Guillot est un Breton qui s'est installé en Algérie. Il occupe un poste de bureaucrate, et habite à Oran. Il met un certain temps à s'acclimater, préférant aller voir les prostituées que de se faire localement des relations. Néanmoins, il va être séduit par Éliane Roméro, âgée de vingt ans, la fille d'un propriétaire terrien aisé dont la famille est solidement implantée en Algérie. Guillot n'est pas insensible à la fortune du père, même s'il a un rival, le jeune Dumont, qui appartient comme Éliane à la bonne société de la région de Roseville. Le marivaudage de Guillot avec la jeune fille va tourner court. Il garde une allure de Français mal intégré, qui lui cause du tort. Aidé par les frères Molinas, deux petits malfrats, il espère prendre sa revanche en profitant des évènements…

 

Ce roman est le premier titre d'une série mettant en scène le policier algérien Kémal Fadil. En bonne logique, on y fait connaissance avec son entourage, et on nous donne quelques détails sur ses origines familiales ainsi que sur son prénom plus turc qu'arabe. Chronologiquement, cette affaire intervient après celle qui sera racontée dans “Le désert ou la mer”. On nous en relate assez d'éléments pour situer les faits intervenus auparavant, aucun problème. L'enquête proprement dite tourne autour de crimes anciens, dont Kémal doit reconstituer les circonstances. Bien que né après la décolonisation, il n'est pas sans connaître l'histoire de son pays. Que l'on aurait tort de résumer au combat FLN contre OAS, car pendant tout conflit, la vie des gens continue, les traditions perdurent.

Ahmed Tiab ne se contente d'une intrigue à suspense. C'est un portrait de l'Algérie d'hier et de son évolution jusqu'à aujourd'hui qu'il nous dessine. Il illustre les dernières années de présence française, le départ pas financièrement perdant de certains coloniaux, ainsi que des changements parfois négatifs voulus par le nouveau pouvoir : “Les autorités, qui avaient décidé que l'arabe classique serait l'unique liant linguistique entre les citoyens et l'administration, alors qu'en réalité, peu de personnes en Algérie maîtrisent cette langue déclarée nationale. Chaque région avait développé depuis plusieurs générations son propre dialecte, souvent éloigné de la langue officielle, et qui se distinguait des autres en fonction de proximités géographiques, humaines et culturelles.”

Dans le polar noir, une grande importance est généralement accordée à la sociologie. Un contexte réaliste, et des personnages soigneusement décrits, permettent d'aller bien plus loin qu'une simple enquête policière. Originaire d'Oran, Ahmed Tiab nous fait partager son regard pertinent sur l'Algérie, ce qui offre une qualité incontestable à ce très bon roman.