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Publié par Claude LE NOCHER

Patrick Raynal : Une ville en mai (Éd.L'Archipel, 2016)

Frédéric Corniglion a quitté Nice dix ans plus tôt pour tenter l'aventure en Afrique. Besoin de fuir une relation trop complexe avec son épouse Domi, sûrement aussi. Au début du mois de mai 1968, il est de retour. Âgée de dix-huit ans, leur fille Sophie a disparu depuis quelques semaines. Elle est étudiante en sociologie, très appliquée : “une tronche” selon son entourage à la Fac de Nice. Corniglion retrouve Domi chez son nouveau compagnon, Jérôme Lassus, un architecte friqué, un bellâtre arrogant. L'inquiétude n'explique qu'en partie l'agressivité de Domi, aussi mordante que par le passé. La disparition de Sophie est d'autant plus troublante, que la Fac niçoise participe à la révolte actuelle. Et que la jeune fille était intime avec Thomas Figasso, leader local du mouvement insurrectionnel.

Virgile Pancrazi, commissaire aux RG, approche d'une retraite qui s'annonce ennuyeuse en Corse, son île natale. Avec son adjoint Vincent Casanova, ils surveillent sans s'en cacher le mouvement étudiant. Pour cet ancien Résistant qu'est Pancrazi, devenu fervent Gaulliste, pas facile de comprendre la motivation de ces jeunes. Contrairement à Casanova, issu de milieu modeste, plus sensible à la révolte : “Ces gosses sont juste en train d'apprendre qu'on peut dire merde au pouvoir – C'est le pouvoir qui leur donne les facs qu'ils salopent et les profs qu'ils insultent. – Non. C'est la République qui leur donne tout ça. Le pouvoir se borne à leur envoyer ses compagnies de CRS.” Honnêtes, ces deux policiers n'ignorent pas que certains flics sont peu fiables. Surtout à Nice, une ville gangrenée.

Tout en cherchant sa fille, Corniglion reste perplexe : “Les évènements qui secouaient la France n'étaient pas très visibles dans ce repaire de riches retraités qui auraient pourtant eu tout à craindre d'une révolution, or, loin de se terrer dans leurs appartements cossus, ils se pavanaient en costumes d'été et robes légères et squattaient les chaises et les bancs de la Promenade des Anglais, la Promenade des Sanglés, comme on disait quand on étaient mômes en voyant ces encravatés et entweedés de frais. Comment Figasso et sa bande pouvaient-ils songer un seul instant à faire la révolution dans cette ville qui, depuis quatre-vingt ans, se figeait les traits à grands coups de truelles de fond de teint ?… Certes, Nice avait l'ambition d'une capitale, mais elle n'était pour l'instant qu'un dortoir pré-mortem et, en été, un boxon à touriste, doté il est vrai d'un maire qui la rêvait en Los Angeles, corruption comprise.”

Blanc-Dumont, prof d'Histoire à la Fac, a été bousculé par des étudiants exaspérés par l'idéologie d'extrême-droite qu'il répand. Quelques heures plus tard, son cadavre est retrouvé sur une plage niçoise. Casanova s'arrange pour que l'enquête sur ce meurtre leur soit confiée, à Pancrazi et à lui, afin qu'il puisse disculper le milieu estudiantin. Il va falloir négocier avec Thomas Figasso pour entrer dans la Fac et mener leurs investigations. Quant à Frédéric Corniglion, il est bientôt en contact avec Corinne, colocataire de Sophie. Elle n'a plus de nouvelle non plus. Elle laisse entendre à Corniglion que sa fille aimait passionnément le sexe, les hommes. Une liberté dans l'air du temps ? Pas seulement. Elle avait même une relation avec un professeur quinquagénaire.

Tandis qu'un Rital menaçant rôde, le père de Sophie réussit à discuter en tête-à-tête avec Thomas Figasso dans un bistrot. Pas certain que ça l'aide à comprendre la mentalité de sa fille. Si le commissaire Pancrazi est toujours remonté contre les jeunes rebelles de la Fac, son adjoint Casanova suit une toute autre piste. Qui va le mener jusqu'à Cimiez, quartier niçois habité par la haute-bourgeoisie locale. Dont fit partie le défunt prof Blanc-Dumont, qui avait tant de choses à se reprocher…

 

Près de cinquante ans plus tard, Mai-68 est encore une date historique alimentant le débat, la controverse. Les opposants et leurs héritiers imaginent que c'est cet évènement qui a bouleversé la société française, déréglé la prospérité tranquille d'un pays sagement conduit par le général De Gaulle : tout est de la faute des gauchistes. Les nostalgiques participants d'alors jouent volontiers les anciens combattants, pensant que c'est grâce à eux que la France a évolué positivement. Dans ce cadre, si existait un relatif consensus en faveur des Vietnamiens contre les Américains, les divergences étaient nombreuses entre courants révolutionnaires, staliniens, trotskystes, maoïstes, etc. La propagande battant son plein, tous estimaient que la société étant figée, leur rôle consistait à la faire bouger.

Patrick Raynal s'inspire de ce contexte, tel qu'il l'a vécu à Nice où il vivait, à l'époque. Le mouvement étudiant de Mai-68 ne se déroula en effet pas qu'à Paris. Les trois enquêteurs, le père de la disparue et les deux policiers des RG, posent chacun un regard différent sur ces étudiants en rébellion contre l'autorité. Raynal évoque aussi la mutation de cette ville, où la mairie passa en ce temps-là des mains du père à celles du fils. Celui-ci allait véroler toujours davantage la situation locale, pendant les vingt-trois années suivantes. En outre, il faut souligner qu'en 1968, la 2e guerre mondiale n'est pas si loin, et que subsistent des éléments que l'on n'a pas clarifiés.

Avant tout, c'est sur une intrigue polar que s'appuie Patrick Raynal pour ce roman noir. Et une réflexion vient naturellement à l'esprit : qu'il est agréable de lire une histoire bien racontée, bien structurée. C'est un suspense sombre et solide, dans la meilleure tradition, que nous propose cet auteur chevronné.