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Publié par Claude LE NOCHER

Ryan David Jahn : La tendresse de l'assassin (Actes Noirs, 2016)

En 1990 en Californie, Andrew vit en couple avec Melissa. Il est âgé de plus de vingt-sept ans, mais garde l'air juvénile d'un adolescent. Il a été élevé par ses grands-parents. Il se souvient du drame qui se produisit en 1964, alors qu'il n'avait que dix-huit mois. Son père Harry Combs a abattu sa mère Helen et Paul Watkins, l'amant de celle-ci. Il incendia leur maison, mais il épargna son propre fils Andrew. Harry Combs avait déjà un passé agité, à cette époque. Il était homme de main pour la mafia, un exécuteur aux ordres d'un parrain de Dallas, George Rathbone. Après ce crime, Harry disparut définitivement avec une forte somme. Il changea de nom, se rebaptisant Harry White, et ouvrit une librairie à Louisville, dans le Kentucky. Sa deuxième épouse Teresa avait aussi un vécu douloureux. Plusieurs décennies plus tard, Harry veille à ce que l'alcoolisme de Teresa n'empire pas.

Au décès de son grand-père, Andrew s'aperçoit que son père était resté en contact, une lettre par an. Il a engagé un détective privé californien pour retrouver la trace d'Harry. Malgré les réticences de Melissa, Andrew ressent le besoin de retrouver son père. Pour le tuer. Arrivé à Louisville, il hésite, pense commettre une erreur. Dès qu'Harry l'a vu traîner près de sa librairie, il a "reconnu" son fils. Mais entre-temps, un problème s'est posé : le détective privé Silas Green a décidé de faire chanter Harry. Dix mille dollars pour taire ce qu'il sait du passé du libraire. Quoi qu'il en dise, Harry a largement les moyens de payer. Il a conservé dans son coffre-fort assez d'argent, quelques souvenirs, et une arme. Mais il se doute d'avance que cet enquêteur minable n'en restera pas là, bien qu'il paie. D'abord, Harry doit renouer avec Andrew. Même si sa version des faits est peu crédible.

Son fils l'écoute, accepte de loger chez lui et Teresa, sans changer d'opinion au sujet de l'assassin de sa mère : “Ce n'est pas parce qu'Andrew l'avait devant lui en chair et en os qu'il le détestait moins… Il savait de quoi cet homme était capable. Les gens ne changeaient pas… Des êtres mauvais pouvaient avoir des moments de bonté, de vulnérabilité. Mais ils n'en étaient pas moins mauvais.” Éliminer Harry reste son but. Avant cela, tous deux doivent s'occuper du détective, qui relance son père. Il n'impressionne pas Harry, c'est sûr, mais l'ancien tueur est-il encore capable d'abattre froidement quelqu'un ? Tuer n'est pas sans conséquences, explique-t-il à Andrew : “En ce bas monde, il y a ceux qui ont déjà tué et les autres. Et ces autres sont meilleurs à tous égards. Ils ne sont pas dénaturés…” Pour commencer, père et fils surveillent Silas Green.

Sentant un danger imminent, Harry a mis Teresa et Andrew à l'abri. Il a eu raison, car il reçoit la visite d'un binôme de flingueurs. Ils n'ont sûrement pas le professionnalisme d'un homme tel qu'Harry, même un peu rouillé. Les affronter, s'en débarrasser ne va pas poser de problème. Néanmoins, il ne faudrait pas que tout cela arrive aux oreilles de Rathbone, à Dallas. Du moins, pas trop vite. Andrew envisage toujours de buter son père, malgré ce début d'expérience en commun…

 

À chaque roman, Ryan David Jahn change complètement de thème. On l'a constaté dans ses titres précédents : “De bons voisins”, “Emergency 911”, “Le dernier lendemain”. Les sujets en sont très différents, dans les époques comme dans les ambiances. Pourtant, un élément flagrant apparaît dans ces livres, y compris dans “La tendresse de l'assassin” : la construction stylistique. Des retrouvailles sous tension entre un père et son fils, ça peut se traiter avec un récit dense, nerveux, une narration linéaire n'empêchant pas l'intensité des rapports entre les personnages. La mort étant, ou pas, au bout du suspense. Ça donnerait un petit polar bien fichu, c'est sûr. Non, l'auteur est ici nettement plus subtil.

Ryan David Jahn nous raconte donc le présent (de 1990), entrecroisé avec des scènes du passé. Cet aspect du parcours d'Harry, dans les années 1960, n'est pas destiné à légitimer ses actes, on le verra. S'ajoutent à ces deux facettes des passages "fantasmés". Dès le début, on sait que la source de la haine du jeune Andrew peut être un "faux souvenir". La mort, elle est aussi au cœur d'un manuel distribué aux agents de la CIA, dont on nous présente des extraits. Car si tuer, c'est concret, il existe une psychologie de la mort. Ce que l'on constatera au final. Cette fois encore, c'est le sans-faute : l'excellent Ryan David Jahn entraîne ses lecteurs dans un roman noir très prenant, puissant, supérieur.