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Publié par Claude LE NOCHER

G.Morris : Un trou dans le rideau de fer (coll.Un Mystère, 1956)

Dans les années 1950, “le Vieux” est un des chefs des services secrets français. Dix ans plus tôt, durant la guerre, on surnommait déjà ainsi cet agent aujourd’hui quinquagénaire. À l’époque, ses missions le conduisirent dans l’Allemagne nazie. Telle cette nuit de 1942, où il tenta de saboter un dépôt de carburant à Hambourg, et frôla la mort. “Le Vieux” était accompagné cette fois-là par Sergueï Kalekine, agent russe parlant français, qui parvint à s’en tirer, croyant que son comparse était mort. En 1953, “le Vieux” croise de nouveau par hasard Kalekine, de passage à Paris. Il passe pour un simple employé de la diplomatie soviétique, mais “le Vieux” obtient bientôt des informations plus précises.

Depuis onze ans, Sergueï Kalekine a progressé dans les cercles du pouvoir russe. Son rôle réel est plus obscur : “un dangereux mégalomane, ivre de sa propre puissance occulte et toujours désireux d’en obtenir davantage. Dangereux pour l’URSS et pour les autres nations, à cause de l’influence néfaste qu’il pouvait exercer. Bref, dangereux pour la paix mondiale.” C’est ainsi que “le Vieux” organise une opération pour intercepter Kalekine. Il ne suffit pas de l’enlever, car les autorités russes réagiraient aussitôt. Il faut procéder à un échange, remplacer Sergueï Kalekine par un sosie capable de faire illusion.

Au printemps suivant, “le Vieux” s’arrange pour piéger Gilbert Moranne, qui ressemble beaucoup à Kalekine. S’il compte prochainement épouser Nicole Bénard, fille de bonne famille, Gilbert se laisse séduire par la belle Nadine Erlanger au service du “Vieux”. Quand il réalise la situation, les services secrets ont fait en sorte que la disparition de Gilbert n’inquiète personne dans son entourage. Encadré par Noël et Raoul, sous l’œil du chien Caïd, il est retenu dans une propriété de Seine-et-Oise, où il apprend à devenir Sergueï Kalekine. Gilbert n’a d’autre choix que d’assimiler tout ce qui concerne celui qu’il doit remplacer. Néanmoins, il espère se sortir de ce guêpier, le moment venu. C’est assez illusoire.

Lors d’une conférence à Genève, quelques mois plus tard, Sergueï Kalekine fait partie de la délégation soviétique. Jouissant de bien plus de liberté que la plupart des Russes, il en profite pour faire un détour vers Paris, par la route. C’est sur ce trajet que “le Vieux” a programmé dans les moindres détails l’enlèvement de Kalekine, ainsi que sa substitution immédiate par Gilbert Moranne. Raoul et Noël appliquent le plan prévu, kidnappant le Russe dans une ambulance. De ce véhicule, c’est finalement Gilbert qui sortira sous les traits de Sergueï Kalekine, afin d’être pris en charge par ses compatriotes soviétiques. En profiter pour révéler son identité ? “Le Vieux” lui a expliqué pourquoi ce serait impossible.

Chauffeur de taxi "dans ce civil", Noël risque de subir quelques ennuis, accompagnés de coups sévères. Car un enquêteur de la MVD, la police secrète russe, doute qu’il s’agisse d’un banal accident, Kalekine étant une personnalité. Après avoir recueilli des indices, puis rendu visite à Noël – qui joue au naïf, il se rend à la clinique où est hospitalisé le faux Kalekine. Suspicieux, l’homme de la MVD pense à un possible trucage. Quand il affronte le policier, Gilbert incarne un Kalekine plus vrai que nature, directif à souhaits. L’enquêteur ne néglige pas une autre piste : Nadine Erlanger. Tandis qu’en France, “Le Vieux” met la pression sur Kalekine, Gilbert arrive à Moscou – en terrain glissant…

 

Ce roman d’espionnage de Gilles-Maurice Dumoulin date de 1956. Traducteur, il est aussi auteur sous le pseudo de G.Morris. Parmi ses six premiers titres précédents publiés sous ce nom dans la collection Un Mystère, il vient alors d’être récompensé par le Grand Prix de Littérature Policière 1955 pour “Assassin, mon frère”. C’est un polar réaliste sur la vie au camp Philip-Morris et dans Le Havre détruit durant la guerre. Stakhanoviste de l’écriture, Gilles-Maurice Dumoulin s’est lancé dans le genre le plus "vendeur" de ces années-là : le roman d’espionnage. La menace soviétique inquiète en ces temps de Guerre Froide. Les lecteurs ont l’impression d’en mieux comprendre les enjeux en lisant ces livres-là.

Beaucoup de titres d’espionnage ne sont que des romans d’aventure, parfois teintés d’un exotisme de pacotille, ou d’une noirceur artificielle. Certains auteurs s’avèrent plus justes dans ces fictions. C’est le cas de Gilles-Maurice Dumoulin, qui décrit avec un réalisme indéniable les méthodes des services secrets. Environ dix ans plus tard, la disparition de Mehdi Ben Barka en est un bon exemple. Entre l’Ouest et l’Est, chacun des camps utilise tous les renseignements possibles. On s’échange quelquefois des prisonniers, ou bien on kidnappe un agent de l’ennemi aux fins d’interrogatoire. Certes, le roman d’action reste de la fiction, issue de l’imagination de l’auteur. Pourtant, ces pratiques existaient. Passionné de science, G.M.Dumoulin insiste déjà sur l’importance des chercheurs, concernés par les dangers du surarmement.

En quoi ce livre signé G.Morris se démarque-t-il par ailleurs de la production courante ? Si on y trouve une petite part d’humour, l’auteur place surtout le lecteur "en immersion" dans l’histoire. Bien que le projet du “Vieux” soit compliqué à mettre en place, il est simple à comprendre. Sans chercher à ajouter des mystères superfétatoires, l’auteur est factuel dans la narration : voilà les personnages, voilà le plan, voilà l’opération et ses conséquences. Loin d’être basique, l’intrigue se déroule avec limpidité sous les yeux du lecteur. Du rythme et du suspense, un contexte crédible et quantité de péripéties, c’est ce que nous attendons : ce que nous offre ce pro du roman qu’est G.Morris.

Gilles-Maurice Dumoulin est décédé le 10 juin 2016, à l’âge de 92 ans. Il est toujours possible de lui rendre hommage : il suffit de découvrir ou de relire ses nombreux livres (y compris ceux de la série Vic St Val).