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Publié par Claude LE NOCHER

Jacques Expert : Hortense (Sonatine Éd., 2016)

Vers 1990, Sophie Delalande imagina naïvement que sa relation avec Sylvain Dufayet était une grande histoire d'amour. Alors âgée de vingt-cinq ans, fonctionnaire au ministère de l’Éducation Nationale, Sophie était une jeune femme "moyenne", plutôt quelconque. Que Sylvain, jeune homme séduisant et désinvolte, ne se soit intéressé à elle que pour vivre à ses crochets, squattant son appartement de la rue des Martyrs, cela ne vint pas à l'esprit de Sophie. Pourtant, dès qu'elle lui annonça être enceinte, Sylvain disparut vite de sa vie. Une rupture qu'elle surmonta sans trop de problèmes : à la naissance de sa fille Hortense, Sophie fut bien entourée par sa famille habitant en province.

Par la suite, la jeune mère se montra "exclusive" en élevant Hortense quasiment sans quiconque. Seule son amie Isabelle parut digne de confiance à Sophie. Sylvain se manifesta plus de deux ans après leur séparation, mais elle lui refusa tout contact avec Hortense. Il insista, rôda autour d'elles. Quand Sylvain fut interrogé par la police, il nia tout harcèlement. Et pourtant, le 11 mars 1993, il kidnappa leur fille Hortense, âgée de moins de trois ans. On ne les retrouva jamais. La mère et la sœur cadette de Sylvain furent interrogées. Elles ne savaient pas grand-chose de la vie privée de leur fils et frère. Selon elles, il n'avait rien d'un monstre égoïste capable d'enlever son enfant et de se cacher. Sophie éprouva de la rancœur haineuse contre Emmanuelle Dufayet, la mère, qu'elle pensait menteuse.

Le commissaire Dupouy ne prit pas l'affaire de kidnapping à la légère. Ce policier mena une enquête sérieuse, mais sans succès. Plus tard, Sophie se heurta à des juges traitant le dossier, pas assez actifs selon elle. Au début, elle fut soutenue par un comité composé de collègues, qu'elle finit par rejeter. Les années passant, elle s'adressa à un détective privé – qui prétendit avoir une piste en Martinique, passa dans une émission de télé, fut escroquée par un voyant. Seule son amie Isabelle restait de bon conseil, certains de ses proches se disant que cette dernière jouait un rôle obscur vis-à-vis de Sophie.

Vingt-deux ans après la disparition d'Hortense, le hasard provoque un miracle : c'est sans hésitation que Sophie reconnaît Hortense dans la rue. Malgré ce soudain et troublant bonheur qui l'habite, elle sait qu'elle ne doit rien brusquer. Déjà, Sophie a compris que sa fille est employée dans un restaurant du quartier. Elle commence par observer la jeune femme. Elle se prénomme Emmanuelle. Comme la mère de Sylvain, c'est donc un indice probant. Elle a beaucoup voyagé avec son père pendant son enfance et sa jeunesse, ce qui correspond également. Elle reste très liée avec Antoine Durand, son père, même s'il cherche à ce qu'elle et lui prennent chacun leur indépendance.

Emmanuelle (ou Hortense) sympathise bientôt avec cette cliente quinquagénaire vivant rue des Martyrs, non loin du restaurant. C'est à la fois l'aspect fragile de Sophie et son caractère déterminé, qui lui inspirent une certaine attirance. N'ayant pas connu sa mère, Emmanuelle se confie volontiers lorsque Sophie l'invite chez elle. Toutefois, une obsession qui dure depuis plus de vingt ans peut engendrer les conditions d'un drame…

 

C'est le genre de livres qui suscitent des opinions diverses, variées, contrastées. Celles et ceux qui apprécient le suspense psychologique aimeront certainement. Ils se diront que le personnage de Sophie est non seulement crédible, mais quasi-calqué sur des cas réels de femmes privées de leur enfant. Qu'un kidnapping, une disparition, perturbent durablement une mère, c'est l'évidence. On peut compter sur Jacques Expert pour entretenir questions et doutes au fil du récit. Tout en évitant d'inutiles ambiances pesantes, la tonalité étant plutôt fluide et claire, au contraire.

Si la parole est le plus souvent laissée à Sophie (qui ne nous cache rien des détails), on nous présente aussi la version d'Emmanuelle, ainsi que des témoignages de gens qui ont été mêlés (parfois brièvement) à l'affaire. Ces dépositions "recadrent" les faits bruts, apportant un équilibre par rapport à la sympathie que peut nous inspirer la malheureuse Sophie. Grâce au savoir-faire de l'auteur et à tous ces ingrédients bien exploités, il ne reste plus qu'à savourer le résultat : un polar solide, de bon aloi !

Bien qu'il s'agisse d'un roman très agréable, deux points sont à nuancer. D'abord, l'histoire n'est pas vraiment innovante. Souvenons-nous des romans de Boileau-Narcejac et autres écrivains français ou étrangers cultivant de manière identique, parfois plus subtilement, la psychologie et ses mystères. Les lecteurs ayant en mémoire de précédents livres aux sujets similaires risquent d'être moins convaincus. Par ailleurs, on est en droit de s'agacer d'un excès de parisianisme. Certes, il vaut mieux parler de ce que l'on connaît, et il est possible que Jacques Expert ignore que toute une population ne vit pas dans l'hypercentre de la capitale. Que ces petits reproches, infiniment légers et souriants, n'empêchent pas le public d'apprécier ce bon roman.