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Publié par Claude LE NOCHER

Pierre Magnan : La maison assassinée (Éd.Denoël, 1984 – Folio policier)

À l'issue de la première guerre mondiale, Séraphin Monge est âgé de vingt-trois ans quand il retourne dans sa région natale. Il a obtenu un poste de cantonnier à Lurs, dans la vallée de la Durance. Sa famille tenait autrefois un relais de poste un peu plus loin, à Peyruis. De la propriété qui appartenait à son père, ne reste que leur maison "la Burlière", les terres ayant été vendues entre-temps. Car un drame s'y joua alors que Séraphin était encore un bébé. Trois inconnus égorgèrent Félicien Monge, sa femme la Girarde, et le Papé, père de celle-ci, ainsi que les deux frères aînés de Séraphin. Scène sanglante, terrifiante selon les témoins. Trois ouvriers étrangers venus de l'Herzégovine furent arrêtés et bien vite guillotinés, pour ce monstrueux crime. Sauf que les victimes avaient été tuées avec un tranchet, couteau purement local, que le trio de suspects ne possédait pas.

Orphelin, Séraphin Monge fut élevé chez les Sœurs de la Charité. Ensuite, c'est au métier de forestier qu'il s'initia durant son apprentissage. Puis ce fut la guerre : Séraphin sortit sans trop de dégâts de la grande boucherie. Contrairement à Patrice Dupin, fils d'un riche notable des environs, affichant désormais sa "gueule cassée" qui effraie ou rebute. Patrice tente de sympathiser avec Séraphin, même si le fils Monge n'exprime aucun sentiment. Ce dernier n'en montre pas plus envers les jolies filles du coin, qui tournent autour de lui. Que ce soit la jeune Rose ou la belle Marie, voire Charmaine la sœur peu attirante de Patrice, il n'encourage nullement leurs approches de séductrices. Séraphin ne s'inquiète guère non plus de Zorme, le sorcier redouté aux alentours. Car, rongé par le manque d'une mère durant son enfance, le jeune Monge s'est fixé une mission : détruire la Burlière.

Après avoir brûlé tout le mobilier et les vêtements restant après sa famille, Séraphin a ôté les tuiles du toit, entamé la charpente. Jusqu'au printemps suivant, il va démolir la maison. Ultime témoin, un vieux moine moribond lui confirme que les trois assassins étaient bien des hommes d'ici, qu'ils visaient précisément Monge et sa famille. Séraphin découvre une boîte singulière dans la maison. Elle contient de nombreux Louis d'or ayant appartenu à son père, et surtout trois reconnaissances de dettes. Des prêts dont le remboursement devait intervenir le lendemain du jour où toute la famille fut égorgée. Pour Séraphin, l'identité des coupables est établie. Le boulanger Célestat Dormeur n'est autre que le père de Marie. Le fabricant d'huile Didon Sépulcre est celui de Rose. Quant à Gaspard Dupin, forgeron devenu grand propriétaire, il s'agit évidemment du père de Patrice.

Ces trois-là n'ont pas vu d'un bon œil le retour au pays de Séraphin Monge. Les parents de Rose et ceux de Marie voudraient dissuader leurs filles de tourner autour de lui. De son côté, Gaspard Dupin se méfie de Séraphin, dont le comportement lui semble empreint de folie. Il est vrai que le jeune Monge le surveille. En l'absence de Dupin, son fils Patrice a invité Séraphin à déjeuner, avec sa sœur et leur mère sourde. Le soir-même, alors que Gaspard Dupin rentre à sa propriété, il est victime d'une noyade. Il est bientôt établi que ce n'est pas accidentel. Séraphin n'a pas occasionné ce décès. C'est Patrice qui est arrêté et emprisonné, bien qu'également innocent. Célestat Dormeur et Didon Sépulcre sont de plus en plus sur leurs gardes…

 

Pierre Magnan (1922-2012) se fit connaître dans le domaine du roman policier à partir de 1977 avec la série des enquêtes du commissaire Laviolette. “Le sang des Atrides”, premier titre ayant pour héros ce policier provençal, fut récompensé par le Prix du Quai des Orfèvres 1978. C'est avec “La maison assassinée”, que Pierre Magnan rencontre en 1984 un immense succès : plus de cent mille exemplaires vendus. Couronné par le Prix Mystère de la critique 1985 et le prix RTL Grand Public, ce roman a la faveur des lecteurs, avant même d'être adapté au cinéma par Georges Lautner, avec Patrick Bruel dans le rôle de Séraphin Monge, en 1988.

Cette réussite s'explique par plusieurs facteurs. Pierre Magnan a déjà une certaine expérience en tant qu'auteur, quand il écrit ce livre. On le constate par la fluidité de la narration et, bien que le scénario soit riche en personnages, on les situe aisément. À cela s'ajoute l'aspect régional : Pierre Magnan évoque des paysages qui lui sont familiers, des décors qu'il fréquente depuis toujours. Il les imaginent quelques décennies plus tôt, les décrivant tels qu'ils étaient autour de 1920, recréant l'ambiance d'alors. Bien documenté, il évoque aussi les us et coutumes locales du passé provençal.

La vengeance est un thème éternel dans la Littérature policière. Elle prend ici une forme intrigante. Autre bel atout : les romans placés dans le contexte de la Grande Guerre et de ses suites n'étaient pas si nombreux dans les années 1970-1980 : on peut citer “Jules Matrat” (1975) de Charles Exbrayat, ou “Le boucher des Hurlus” (1982) de Jean Amila. Mais on se servait plus souvent de la 2e Guerre Mondiale, plus récente, que du premier conflit du 20e siècle. Nul doute que cette originalité put contribuer au succès de ce livre.

C'est probablement le personnage central, Séraphin Monge, qui apporte une force supplémentaire à cette histoire. On sent que c'est un garçon pétri de douleur, plutôt que de rancune. Tourner la page est essentiel pour lui, la destruction de cette maison où fut assassinée sa famille reste au fond insatisfaisante. N'importe quel psy nous dirait que "ne pas savoir" empêche d'avancer. Ainsi, Séraphin est dans l'impossibilité de s'engager vis-à-vis des jeunes femmes qui le courtisent, ni de vraiment sympathiser avec Patrice. Pudeur ou froideur ? Il se situe entre ces deux sentiments, peut-être. Costaud et fragile à la fois, son portrait nuancé le rend parfaitement humain.

Voilà un chef d'œuvre de Pierre Magnan à redécouvrir, d'autant qu'il est régulièrement réédité chez Folio policier.