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Publié par Claude LE NOCHER

Arthur Miller : Les misfits [Les désaxés] 1957 – Éd.Robert Laffont

Reno dans les années 1950, la capitale des divorces rapides. Le Nevada, “l’État dépotoir ! Vous avez du fric à claquer au jeu ? Venez chez nous. Vous voulez vous débarrasser de votre petite épouse ? Faites donc ça ici. Vous avez une bombe atomique de trop ? Faites-la exploser dans le secteur, tout le monde s’en lavera les mains. C’est le slogan du Nevada : Tout est bon pour nous, seulement ne venez pas vous plaindre après.” Ex-danseuse en boîtes de nuit, la blonde Roslyn Taber s’est installée chez Isabelle Steers, le temps de la procédure de divorce d’avec son mari Raymond. Roslyn vient de l’Est des États-Unis, du côté de Chicago. Isabelle Steers est une dame âgée servant de témoin pro aux divorces.

Dès qu’il aperçoit la séduisante Roslyn, le mécanicien Guido flashe illico sur elle. On le surnomme Pilote, car il possède un petit avion. Son meilleur copain est Gay Langland, un cow-boy de quarante-neuf ans. Accompagné de sa chienne Margaret, il revendique une large liberté. Les femmes passant dans sa vie sont de récentes divorcées de Reno, pour lesquelles Gay n’éprouve ni attachement, ni mépris. Après officialisation du divorce de Roslyn, un quatuor se forme dans un bar avec Isabelle, Guido et Gay. Isabelle prévient sa jeune amie Roslyn : “Les cow-boys sont peut-être les derniers hommes dignes de ce nom sur terre. Mais on ne peut pas plus se fier à eux qu’à des lapins sauvages.”

Malgré tout, ils vont faire la fête dans la maison inachevée de Guido, dans la campagne environnante. Le mécano-pilote n’y a pas de bons souvenirs. S’il est sous le charme de Roslyn, celle-ci est plus sûrement attirée par Gay, homme mûr à l’esprit libre. Tous deux s’installent finalement seuls dans la maison de Guido. Même si Roslyn et lui sont d’accord pour simplement profiter de ces bons moments, Gay sent qu’il pourrait s’attacher à elle. Une tendresse mutuelle les relie. Roslyn a su aménager la maison, tandis que Gay s’est occupé du potager : quand Guido et Isabelle reviennent quelques temps plus tard, s’il est un peu jaloux, le mécano-pilote avoue qu’il apprécie le décor que le couple a composé.

Les sentiments de Roslyn restent incertains, mais le dynamisme de Gay lui convient. Avec Guido, ils prévoient d’aller à la chasse aux mustangs sauvages dans les montagnes de la région. Roslyn apprendra plus tard qu’on ne les attrape plus pour leur valeur, hélas. Elle qui aime tant les animaux en sera plus que contrariée. Gay et Guido ont besoin de l’aide d’un troisième : ils s’adressent à Perce Howland, un habitué des rodéos. D’ailleurs, ils vont tous assister à celui de Dayton, auquel il participe. Dans la ville en fête, Roslyn glane un paquet de dollars sur des paris. Affronter un cheval fougueux puis un taureau agressif, ça vaut quelques séquelles à Perce Howland. Roslyn s’inquiète, mais il s’en remet vite.

Bien qu’ils soient rentrés tous ivres du rodéo de Dayton, il faut déjà se préparer pour la chasse aux mustangs. Ils vont bivouaquer dans le désert, en attendant que Guido arrive avec son avion. C’est en affolant ainsi les chevaux, qu’ils les acculent avant d’en attraper autant qu’ils peuvent. Ce qui ne peut qu’écœurer Roslyn, et probablement lui donner envie de partir, de quitter Gay…

 

Précision qu’il ne s’agit nullement d’une novélisation, d’une version adaptée en roman, du film de John Huston, avec Marilyn Monroe, Clark Gable, Montgomery Clift, Eli Wallach, Thelma Ritter. C’est l’évidence, puisque ce livre date de 1957, alors que le film est sorti en 1961. Il est certain qu’Arthur Miller a écrit ce roman-scénario pour son épouse Marilyn. Il s’inspire d’ailleurs de sa fragilité complexe, de sa hantise de la solitude. Si on a vu ce film d’anthologie, impossible d’imaginer d’autres comédiens dans les rôles principaux. C’est en particulier vrai pour Clark Gable, dont ce sera l’ultime rôle. S’il est encore bel homme, Montgomery Clift a ici un air plus tourmenté, plus ténébreux, en lien avec sa propre vie.

Arthur Miller explique en préface la construction de l’histoire, futur film : “C’est le genre de récit auquel la forme du découpage cinématographique, avec tout ce qu’elle comporte de sommaire et de schématique, ne saurait convenir, car sa signification dépend autant des nuances de caractère et de situation que de l’intrigue.” Si l’auteur ne néglige pas les descriptions, elle sont souvent assez elliptiques tout en restant visuelles. Le cas de la maison de Guido en est un bon exemple. Les dialogues sont ciselés, telle cette réponse de Gay qui résume son fatalisme : “C’est aussi naturel de mourir que de vivre, pour autant que je sache. Alors la seule chose à faire, c’est de ne pas y penser.” Très beau film, “Les misfits”, mais c’est également un roman d’une humanité et d’une force remarquables.