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Publié par Claude LE NOCHER

Robert Bloch : L’Éventreur (Fleuve Noir, 1983)

Tom Kendall tient depuis an et demi une boutique de monnaies anciennes, timbres, livres d’occasion, magazines. Un commerce qui fonctionne, mais ne sera vraiment rentable que dans les années à venir. C’est pour Tom Kendall un moyen de reconstruire sa vie. Ancien combattant durant la guerre de Corée, il avait épousé la brune Marie, timide et taciturne. Une nuit, il retrouva Marie morte égorgée. Évidemment, Tom fut le premier suspect. Mais le docteur Greene démontra que son emploi du temps plaidait pour lui. Et qu’il pouvait s’agir d’un suicide, car la dépressive Marie souffrait de "mélancolie régressive". Leur ami Art Hughes avait tenté de la soutenir moralement. Après l’affaire, il resta fidèle à Tom.

Ce dernier fit un séjour en psychiatrie, puis ouvrit sa boutique. Sa petite amie Katherine Munson, dite Kit, une grande blonde au franc-parler, collabore avec lui et souhaite qu’ils se marient. Elle finit par quitter Tom, qui retarde toujours l’échéance car il culpabilise encore. Il imagine possible qu’il ait assassiné Marie. En effet, Tom a des "absences", des trous de mémoire sur des moments précis, quelques heures ou toute une nuit. Le fait qu’il ait tendance à s’alcooliser n’arrange rien. Les mots tels "tailler" ou "trancher" le révulsent. Son ami Art Hugues semble prendre ses distances, lui conseillant de consulter un psy. Un soir dans un bar, il est pris à partie par un sale voyou muni d’un couteau, Joe Calgary, bientôt stoppé par Tom et les barmen.

Tom finit la nuit avec Trixie Fisher, la fille rousse que l’autre ringard espérait racoler. Au matin, quand il se réveille, Tom se retrouve avec le cadavre ensanglanté de Trixie, égorgée. Il ne peut certifier qui l’a tuée, Joe Calgary ou lui. “Un couteau est silencieux”, se répète-t-il. Tom alerte la police, puis il est amené au commissariat. Le lieutenant de police Cohen fait correctement son métier. Le District Attorney Howard apparaît bien plus roublard. Vu le passé de Tom, de lourdes charges peuvent être retenues contre lui. Le poignard ayant servi pour tuer Trixie a été volé dans la boutique de Tom. Joe Calgary, introuvable, semble hors de cause.

Kit ne laisse pas tomber Tom : elle a engagé un avocat sérieux, son ex-fiancé Anthony Mingo. Toutefois, un témoignage accable Tom : il est reconnu par l’aveugle Blind Bill. Quand Joan, une amie de Trixie, est assassinée de manière identique, le D.A.Howard n’a d’autre choix que de faire libérer Tom. Ne pas se disculper par lui-même, comment serait-ce possible ? “Brusquement, je réalisai que je n’avais pas l’intention de tenir ma promesse envers Howard. Je ne pouvais pas rester à l’écart de ceci, parce que j’étais toujours dedans, jusqu’au cou. Et je resterais impliqué dans cette affaire jusqu’à ce qu’on ait retrouvé le tueur. Jusqu’à ce que j’aie été réellement innocenté et que Kit le sache, et n’ait plus peur de moi” se dit Tom.

Après que Blind Bill soit passé à sa boutique pour s’excuser de son erreur, Tom se rend chez l’avocat Mingo. Il s’aperçoit de la fascination de celui-ci pour les criminels sanglants d’autrefois. Une passion excessive, estime Kit, qui le connaît bien. Dans un bar mal famé, Tom est contacté par Helen Calgary. Sans nouvelles de Joe, celle-ci lui avoue tout ce qu’elle sait. Le policier Cohen préférerait que Tom cesse de jouer au détective amateur. Pourtant, il lui appartient de définir le rôle de chacun autour de cette série de crimes…

 

Bien qu’il y ait évidemment ici des allusions au célèbre criminel londonien de 1888, il ne faut pas confondre ce roman avec “La nuit de l’Éventreur” du même auteur, qui évoque l’histoire de Jack l'Éventreur. Le présent titre fut publié (par François Guérif) en 1983 dans la collection Engrenage du Fleuve Noir, puis chez NéO en 1989, et chez Pocket en 1994. Plus aucune réédition depuis vingt-deux ans, ce qui est aberrant pour un suspense d’aussi belle qualité. Car c’est un chef d’œuvre du roman criminel qu’avait concocté Robert Bloch. Le mot n’est pas un superlatif exagéré : tout est agencé avec maestria pour ménager le suspense, offrir de multiples hypothèses – toutes plausibles – quant au nom du coupable, et même envisager que le héros ne soit pas si innocent qu’il le prétend.

Si le principal suspect se nomme Joe Calgary, ce n’est ni un hasard, ni en référence à la ville canadienne, dans l’Alberta. C’est un clin d’œil au film de Robert Wiene “Le cabinet du Docteur Caligari” (1920). D’ailleurs, il en est question dans une scène, citant en particulier les acteurs Werner Krauss et Conrad Veidt. Ce film-culte traite de la folie meurtrière, tout comme cette fiction de Robert Bloch. Un thème qui passionnait cet écrivain. Il prête à un de ses personnages une (malsaine) fascination comparable pour les assassins.

Écrit en 1954, ce livre présente aussi un aspect sociologique. Le héros a été marqué par un épisode vécu durant la guerre de Corée, alors encore récente. Il souffre d’amnésie partielle, problème de santé longtemps mal compris aussi par la justice. À l’époque, les États-Unis n’admettant ni leurs faiblesses, ni les séquelles des conflits, la médecine s’occupe peu des troubles post-traumatiques. À noter aussi, deux belles pages sur la clochardisation : “Oh, c’est facile de se sentir satisfait de soi-même, distingué et supérieur, quand on passe à côté des clodos […] Il suffit de presque rien pour commencer, une toute petite pichenette… Vous perdez votre boulot, votre maison, votre femme ou les gosses, ou tout simplement vous perdez votre sang-froid…”

Ce roman n’est pas dénué d’humour. À l’exemple de Cohen, l’enquêteur, qui n’est pas un Irlandais comme beaucoup de flic d’alors, et n’a pas l’allure de sa fonction : “C’était peut-être un excellent policier, mais jamais il n’obtiendrait un rôle dans une émission policière à la télé.” Ou de ce barman, agacé par les ruses grossières des flics. Sans oublier une sacrée auto-dérision de la part du héros : “Tom Kendall, le détective amateur. Quelle était l’histoire déjà ? Ah oui, le détective amateur qui s’introduit dans la chambre du meurtrier, à la recherche de preuves et qui se fait assommer. Très amusant, vraiment, pourtant c’est ce que je faisais en ce moment même. J’étais là sans revolver, ni couteau, ni lime, ni pince-monseigneur, ni même une lampe électrique. Rien, à part une petite intuition et une grande case en moins.” [traduction de François Truchaud].

Bien au-delà d’un "classique de la Littérature policière", un roman magistral qui mérite un Coup de cœur pour son excellence absolue.