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Publié par Claude LE NOCHER

Romain Slocombe : L'Affaire Léon Sadorski (Éd.Robert Laffont, 2016)

Policier quadragénaire, Léon Sadorski peut se flatter d’être un patriote exemplaire. En ces années sombres, il est d’accord avec le gouvernement de Vichy, qui demande aux Français de collaborer avec l’occupant. Le Maréchal Pétain et Pierre Laval sont des hommes d’État conscients et avisés. Alsacien par sa mère, Sadorski n’éprouve pas de sympathie exagérée pour les hitlériens. Mais il déteste bien davantage les Juifs et les Francs-maçons, qui ont comploté ensemble pour affaiblir la nation française. Il faut également se méfier des communistes, ces Rouges cherchant à déstabiliser le régime actuel en France. Quand ils s’attaquent aux amis Allemands, militaires de la Wehrmacht ou officiers SS, il est légitime que s’exercent des représailles. Pas de pitié pour les juifs et les bolcheviques.

Avec sa chaude épouse Yvette, Léon Sadorski habite Quai des Célestins, à Paris. En ce mois d’avril 1942, il est inspecteur principal adjoint à la 3e section des Renseignements Généraux. Son rôle consiste à contrôler et arrêter les Juifs pour les expédier à Drancy. Il lui arrive de participer aux opérations des aux Brigades spéciales, contre des "terroristes". Il s’appuie sur un bon réseau d’informateurs, en cette époque où les dénonciations sont monnaie courante. Après tout, Sadorski ne fait que son métier, se conformant aux ordres de ses supérieurs, comme tout bon Français qui se respecte. Parfois, Léon se montre plus magnanime, quand le suspect juif est prêt à lâcher quelques billets de mille francs pour ne pas être inquiété par la police. Ça permet d’acheter de jolis cadeaux pour Yvette.

Ils ont deux voisines juives, dans leur immeuble. La petite Julie Orwak, quinze ans, est-ce vraiment d’un œil paternel qu’il la regarde ? C’est comme le cas des sœurs Metzger, dont il est sûr qu’elles fricotent avec les Boches. C’est bien excitant, de connaître les secrets de ses compatriotes, et utile quand il s’agit de rafler les pourritures youpines. Les affaires qui lui échoient sont aussi d’ordre financier, parfois. Terminé, le temps où Francs-maçons et Juifs escroquaient les honnêtes citoyens. L’avenir, c’est la collaboration avec l’Allemand. Un ministre n’a-t-il pas déclaré : “Vous ne savez pas ce que sont les jeunes nazis. Vous ne savez pas comme ils sont beaux, comme ils sont héroïques, comme ils ont le sens du sacrifice !” On ne va pas s’apitoyer sur quelques malfaisants exécutés, quand même !

Pourtant, en ce début avril, Sadorski est – en quelque sorte – convoqué à Berlin. Il réalise rapidement que c’est une arrestation. Que ce voyage en train, encadré par des SS, va lui causer des ennuis. Il ne lui paraît pas surprenant que son ex-supérieur, le policier Louisille, subisse le même sort. Car Louisille est certainement un traître, lui. Mais se voir suspecté, rabaissé, incarcéré, interrogé, alors qu’il est un ancien combattant médaillé, Sadorski a du mal à le supporter. Certes, de 1934 à octobre 1939, Léon fut suspendu de ses fonctions d’inspecteur et fut employé dans une agence de police privée. Mais depuis, il a transféré un gros contingent de Juifs et d’ennemis du 3e Reich. Sans trop s’acoquiner avec ceux de la rue Lauriston, la Gestapo française d’Henri Chamberlin (dit Lafont) et de Pierre Bonny.

C’est surtout l’affaire Ostnitski qui pose problème aux SS de Berlin. Sadorski a connu cet agent double, rencontré à l’occasion d’une soirée mondaine. De même que Thérèse Gerst, une journaliste dont le rôle est aussi confus, qui fut un temps la maîtresse de Léon. La direction des SS ayant des dossiers détaillés là-dessus, ils mettent la pression sur lui. Il se défend par un réquisitoire implacable contre les Juifs, espérant démontrer sa bonne foi. Sadorski et Louisille sont libérés le 6 mai, et renvoyés à Paris. Pour se remotiver, Sadorski pense de temps à autre à cet épisode de la Débâcle, le drame du car d’Étampes. Et il se replonge bien vite dans les faits divers, apprenant le meurtre d’une des sœurs Metzger. La chasse aux communistes et aux Juifs, avec en particulier le cas du nommé Goloubine (ou Golovine), va reprendre de plus belle…

(Extrait) “Les gens s’écartent, sans manifester beaucoup d’empressement. La foule grossit rue des Petites-Écuries et rue d’Hauteville, et les commentaires vont bon train. Un type raconte, avec des gestes excités : "Je m’étais mis à sa poursuite à bicyclette… Je suivais en donnant l’alarme… Je l’ai rejoint ici, je l’ai empoigné et forcé à descendre du vélo qu’il avait volé… Il m’a dit en se tuant que j’aurais sur la conscience la mort d’un Français ! Ça, un Français ? Un youpin polonais qui se cachait sous un faux nom." Sadorski surprend une gamine d’une douzaine d’années expliquant à sa mère, avec une ou deux approximations enfantines :

Je l’ai entendu, tu sais. Avant d’appuyer sur la gâchette de son revolver, le monsieur a dit : Vive le Communisme, et Vive la France !

Sadorski lui colle une baffe et crie :

Surveillez votre fille, madame. Allez, circulez !

 

C’est sur la base d’une solide documentation, comme pour son grand succès “Monsieur le Commandant”, que Romain Slocombe reconstitue cette époque troublée de la 2e Guerre Mondiale. Il évoque autant l’ambiance générale, dans la population et dans les cercles où règne le soupçon paranoïaque envers des ennemis supposés, que les destins personnels.

Il n’oublie pas de rappeler que la quasi-totalité des industriels français misèrent d’abord sur la Cagoule, finançant sans compter ce groupe séditieux, avant d’opter sans états d’âme pour le nazisme. Ni de citer les politiciens et les intellectuels, qui s’engouffrèrent avec conviction dans le bourbier de la collaboration : Boussac, Deloncle, Céline, Doriot, et tous ces personnages haineux qui imaginaient être les nouveaux maîtres de la France, au côté des autorités hitlériennes. Fortune et politique, ambitions et pouvoir, ils ont profité de ces quelques années glauques. Peu d’entre eux ont été sanctionnés, par la suite.

Au centre du récit, Léon Sadorski. Ce policier représente toute l’ambiguïté de ceux qui ne faisaient partie ni des hautes sphères, ni de la population ordinaire. Il appartient à cette classe sociale qui servit de "courroie de transmission" dans la collaboration avec les nazis. Beaucoup d’entre eux prétendirent, plus tard, qu’ils obéissaient aux ordres. Que c’étaient leurs chefs qu’ils fallait incriminer, pas eux. Cette excuse commune est ici démentie par les faits. Bien sûr, les réseaux secrets étaient actifs, la Résistance s’organisait, et la pression menaçante des SS était forte : on exigeait des résultats. Mais, des gens tels que Sadorski sont animés par une férocité nationaliste perverse, loin du patriotisme qu’ils affichent.

Dans toutes les "périodes de crises", se réveillent des comportements abjects, permettant aux plus vindicatifs d’exacerber leur méchanceté naturelle, de désigner et d’accuser, de polémiquer sur tout et son contraire, de diviser le peuple pour favoriser les idéaux ultra-sécuritaires ou dictatoriaux. Peut-être que ce roman noir de Romain Slocombe nous met en garde contre certaines dérives extrémistes, ressemblant à celles d’autrefois. À méditer, c’est évident. Une illustration historique aussi intelligente que captivante.